De l’importance de la base de données clients : Grisélidis Réal, "écrivain, peintre et prostituée".

Publié le 04 mars 2022 par Magazine En-Contact
De l’importance de la base de données clients : Grisélidis Réal, "écrivain,  peintre et prostituée".

Avant que Salesforce ou d'autres outils de CRM ne fassent leur apparition, entreprises et auto-entrepreneurs avaient déjà l'habitude de consigner des données sur leurs clients pour s'en souvenir et personnaliser la relation ou la prestation. Le fichier renseigné peut même parfois aboutir à un livre. 

L'ouvrage a été publié en 2005

Entre guillemets plus haut, l’épitaphe inscrite sur la tombe de Grisélidis Réal à Genève, au cimetière des Rois, où elle repose non loin de Jorge Luis Borges ou, sacrilège, de Jean Calvin. Un livre de Nancy Huston, Reine du réel - Lettre à Grisélidis Réal, qui a paru le 10 février 2022, remet sur le devant de la scène l’écrivaine et travailleuse du sexe suisse, selon le vocable privilégié aujourd’hui. L’occasion de jeter un œil neuf sur Carnets de bal d’une courtisane, registre des clients qu’elle a vu défiler de 1977 à 1995 – la prostitution n’étant devenue une activité légale et réglementée en Suisse que depuis 1992, soit dit en passant. Quelques extraits avaient déjà filtré, lui valant menaces de mort et l’anathème des... Prostituées de Genève. La révélation des tarifs pratiqués vient en effet se ranger au nombre des tabous brisés par Grisélidis Réal. Le livre, qui s’accompagne de quelques récits et fables, se veut être avant tout comme un manifeste anti-abolitionniste, prenant parti dans un débat houleux qui divise aujourd’hui de manière violente et fratricide les mouvements féministes : le plus vieux métier du monde, du moment qu’il est librement consenti, y est présenté en préambule comme « un Art, un Humanisme, une Science. » Loin de nous l’idée de prendre parti, mais Grisélidis Réal, par le biais de ce petit ouvrage, nous rappelle quelques principes absolus du bon professionnel et du rapport qu’il entretient avec cette créature plus ou moins mythique, le client, qui s’avère très concret dans le cadre de la profession de Réal.

Le credo de Réal, dont la vie entière fut une manière de s’opposer à l’éducation calviniste qui lui a été prodiguée dans son enfance, c’est d’exercer son « artisanat particulier avec intelligence, respect, imagination, cœur ». On reconnaît là le rôle endossé par exemple par les téléopérateurs en centre d’appels, qui pourrait faire sienne une phrase qu’une collègue de Real a pu lui dire un jour – au téléphone comme par hasard – « nous sommes là pour soulager les souffrances de l’humanité. » D’où le rôle crucial joué par le registre ou la base de données que Grisélidis Réal nous a livré dans Carnets de bal d’une courtisane (ed. Verticales, 2005) sans fard ni détour, indispensable dans ce qu’on nomme aujourd’hui l’expérience client. Quelques catégories sont esquissées : « cas spécial », « cas psychologiques », ce qui laisse supposer que le reste, le gros des clients, constitue la normalité. Des apparitions sont récurrentes, tel Yves : « Musicien particulièrement chouette. Fait l’amour très simplement. 100 Frs. ». Citons aussi Alex, « sourd, petit, visage un peu dur – ne bande pas – à manipuler avec tendresse et une extrême douceur. 80 Frs. Ne pas sucer. Baise tant bien que mal. » Livre qui, derrière son apparente sécheresse, réalise l’objectif de Réal, à savoir « se mettre dans la peau de l’autre, déceler son attente, son angoisse, son désir et comment l’en délivrer sans dommage pour elle ni pour lui » qui lui vaut aujourd’hui cette main tendue par Nancy Huston. Soulager les maux du monde sans dommage de part et d’autre, on a vu pire programme.

 

Magazine En-Contact n°123: février/mars 2022

A lire aussi

Profitez d'un accès illimité au magazine En-contact pour moins de 3 € par semaine.
Abonnez-vous maintenant
×