Jean-François Larios, l'ASSE, Christelle, l'argent: Aimer à en crever
Recyclivre change d'actionnaires et veut grandir, encore plus. Gibert se cherche un nouvel avenir. L'épopée des librairies Gibert, de ces auvergnats du Puy en Velay montés à Paris, « cocaïnés » au savoir et à la création d'entreprise, est racontée dans un livre de ouf, qu'il faut lire, acheter, voler. Non voler, c'est pas bien ;). Chez Gibert (Jeune et Joseph), certains l'ont fait et ont remboursé !
Recyclivre, qui vient d'accueillir dans son capital deux nouveaux actionnaires ( LT Capital et Swen Capital Partners, pour le compte de la Macif) a été fondée par David Lorrain, désormais retiré de la direction opérationnelle et toujours actionnaire. C'est, pour moi, le Mistral AI de mon coeur, le Amazon français des gros lecteurs. Nous donner accès à des livres introuvables, à bon prix, emballés et conditionnés dans un ESAT, avec des emballages recyclés, voilà une entreprise à mission. Elle est de plus rentable. Recyclivre a des concurrents, ce qui est sain (Book Off, BourseLivres, Rakute, Ebay).

Les librairies Gibert, Joseph et Jeune, ont été une aventure humaine, entrepreneuriale et familiale extraordinaire. Lisez, lisez absolument Les Passeurs d'histoire, de Françoise Kerymer, qui vient de sortir chez Buchet-Chastel, et raconte l'histoire de cette « institution culturelle ». Du Puy en Velay à la place Saint Michel, l'épopée des Gibert, de Joseph, d'Elise, de Régis, d'Ernestine est un « page-turner » incroyable qui mériterait une adaptation au cinéma ou sur une plateforme. Avant Emily in Paris, il y a eu Joseph sur les quais, in Paris. Françoise Kerymer est romancière et la petite fille de l'un des héritiers Gibert. Elle a consacré quatre ans de sa vie à dénicher les documents, photos et archives qui retracent cette aventure française, dont on espère qu'elle se poursuivra. Il faudra cependant agir vite et transformer l'expérience client chez Gibert, qui s'est dégradée.
Libella, le groupe auquel appartient Buchet-Chastel, est un acteur indépendant de l'édition en France, animé par une équipe remarquable et qui bénéficie du soutien de Vera Michalski-Hoffmann. Son Directeur Général, Mathieu Cosson est un polytechnicien, décalé et discret, qui a oeuvré au Figaro, aux Échos et chez Madrigal, la holding de Gallimard. J'espère qu'à la Grande Librairie, un documentaliste, un, une journaliste aura l'idée de mettre un coup de projecteur sur ce livre qui dit et raconte une partie de l'histoire de France, des Auvergnats, du quartier Latin, des bouquinistes, de l'opiniâtreté…
La chèvre de Monsieur Gibert, à Clamart
Le roman, car c'en est un, fait une large place à la nature, à la montagne et aux lauzes, ainsi qu'au bénéfice des promenades. Comme celle qu'apprécie de faire l'un des Gibert, qui décide de s'installer avec sa femme, à Clamart, où il promène sa chèvre, chaque soir. Le livre ravira les passionnés d'économie et d'expérience retail, les géographes, les promeneurs. On découvre aussi un Paris qui a disparu, celui industriel de Javel, celui de Brancion, où les abattoirs font remonter les odeurs incommodantes dans les modestes appartements des Gibert. Il y a cent ans, les familles perdaient de nombreux enfants. Et les patrons ambitieux, mais partis de rien travaillent comme des damnés, dès 5 heures le matin.
Que deviennent et où nous mènent ces rêves de jeunesse qu'on doit parfois abandonner, parce qu'on a raté Normale Sup ou qu'on a été amoureux d'une cliente, d'un, collègue, de la femme d'un partenaire? Ce livre émouvant s'arrête avec une lettre, dont on ne révèlera pas le contenu et qui sonne comme le Rosebud dans Citizen Kane. Passeurs d'histoire est un sacré bouquin.
J'ai joué avec le feu (Jean-François Larios) et les Chantiers de la Gloire (Jean-Jacques Beineix).
Il existe de nombreux vendeurs de livres d'occasion, qui font concurrence à Gibert. Mais parfois, c'est le livre que l'on recherche, qui fait envie, qui est épuisé, partout. Avant qu'ils ne disparaissent définitivement des plateformes et marketplaces, déboursez la somme nécessaire pour acquérir J'ai joué avec le feu ou les Chantiers de la Gloire si vous vous lancez dans le cinéma ou l'écriture de scénarios ou la préparation du concours de la Femis.
Les cinéastes et les footballeurs écrivent parfois leurs mémoires, dont certaines sont dispensables. Ce n'est pas du tout le cas des deux ouvrages évoqués.

J'ai joué avec le feu, de Jean-François Larios (avec la collaboration de Bernard Lions).
La couverture est verte, comme la couleur d’une équipe d’anthologie au sein de laquelle il a sévi et joué, balle au pied (L’AS Saint-Étienne), l’accroche sous le titre suffisamment punchy pour qu’elle atteigne son but, comme un coup franc vite et bien tiré, dès lors que l’arbitre a sifflé : J’ai joué avec le feu. Mais l’ouvrage dont je vais vous parler ce mois-ci est un livre sur l’amour et la vie et le choix assumé que font certains de se brûler plutôt que d’être sage. Tous les grands romans et récits sont, me disait je ne sais plus qui, ceux où l’on voit le héros faire un trajet, partir d’un point A pour arriver à un point B et suffisamment habiles ou émouvants pour que l’identification opère.
Ici, le footballeur fantasque et hors classe que fût Jean-François Larios s’efface, ainsi que le football, ses agents magnifiques, et la cohorte d’images et de rêves qu’il charrie. Ils s’effacent, le foot n’étant en fait que le paysage, la toile de fond d’une combustion qui se déroule et s’opère à la vitesse grand V au profit d’une épopée : celle d’un gamin de Pau, originaire d’une famille de pieds noirs et qui va tout connaitre. Ecrit sans aucune scorie, ce n’est pas un énième livre de joueur célèbre sur le retour et qui sera, par la magie de quelques confessions distillées, invité sur les plateaux. C’est un livre sur l’amour, la fidélité à une certaine vision de l’existence, qui trouve souvent sa source dans l’enfance : tout plutôt que la tiédeur, que le compromis, le renoncement aux rêves, quel qu’en soit le prix. On pensera à la confession d’un autre fou de l’amour, Arthur Rimbaud, lorsque ce dernier racontait la sensation d’être picoté par les blés. Le poète finira trafiquant d’armes en Ethiopie, mourra après avoir écrit à Marseille une lettre à sa mère autrefois honnie mais dont la vie rapprochera le jeune homme, qui fuyait Charleville. Le deuxième, toujours bien vivant, bien que sa santé ne lui permette plus de gambader, a écrit, avec la complicité et le talent manifeste de son confesseur, Bernard Lions (journaliste à l’Equipe, voir son interview ci-dessous), une confession terrible et gaie à la fois : on finit au volant d’une vieille Clio dont l’un des sièges passagers est défoncé mais qui ne sera pas changé. Lisez le livre, vous comprendrez pourquoi. Pourquoi certains êtres, qui découvrent assez tôt qu’ils ont quelque chose en plus, s’obstinent-ils à tout goûter, aimer, au point de franchir assez vite le parapet ? En 312 pages, on n’aura pas de réponse. On sait simplement, dès la page 18, que celui qui a joué avec le feu, a aimé, fumé, dépensé à Ibiza, brassé des millions, et “n’est pas encore mort. [Qu’il va] vous parler comme [il a] joué. Avec le cœur.” Ce n’est pas le énième livre d’un footballeur, c’est un missile hors-sol, vert en couverture, rouge en dedans, et bleu et blanc aussi. Bleu comme la couleur de certains yeux. Rouge comme les douleurs et les plaies qui se succèdent. Blanc comme les pages qui défilent, la page qui ne l’est un jour plus. Une confession magnifique, comme un ballon qui part des trente mètres et se loge dans la lucarne. Si vous me dites le contraire (après l’avoir lu) je me les coupe !
Extraits choisis :

« Aimer à en crever »
Je suis déjà mort trois fois. Ma première mort, c’est une mort d’amour. Elle remonte à mai 1982, quand Yeux Bleus a décidé de rester avec lui. Les gens m’ont reproché d’avoir touché, non pas à une femme mariée, mais à un homme justement intouchable. Ah, parce que vous croyez que je suis le seul footballeur à avoir couché avec la femme de l’un de ses coéquipiers ? Ne me prenez pas pour un mulet. La liste est longue et je la connais. Il n’empêche : aux yeux de tous, je suis subitement devenu le pourri, le salaud de service, le paria du foot français. Tout le monde y est allé de sa petite version mais personne ne connaît la vérité. La vérité, c’est que je l’aimais. Vraiment. Et ça, on ne pourra jamais me l’enlever. Jamais. D’une histoire d’amour, les gens ont fait de la merde. Parce que si tout le monde en a parlé tout bas, personne n’a jamais osé dire tout haut ce qui s’est vraiment passé. Pas moi. Je vais tout vous raconter. Je vais briser ce grand tabou de l’histoire du football français qui m’a détruit. Comme ça, plus personne ne chuchotera dans mon dos, ni ne racontera n’importe quoi.
Je suis mort une deuxième fois, le 4 août 1988, quand une hernie discale a mis fin à ma carrière de joueur. Je n’avais pas encore fêté mes trente-deux ans et j’ai ressenti un vide abyssal. Celui de ne plus pouvoir exercer le plus beau métier du monde. Subitement privé de football, c’est un monde qui s’écroule. Mon monde. Ma vie. Celle que je vivais depuis plus de quinze ans. Je me souviens encore du titre de France Football, en 1980 : « Larios, Roi de France ». Buts, passes, pied droit, pied gauche, j’étais « Magic Larios ». J’étais un play-boy, pas un homme politique. Juste un joueur de football. Mais c’était déjà beaucoup. Cela faisait de moi une star, celle des Verts de Saint-Étienne et des Bleus de l’équipe de France. Pas un joueur en bois. Si vous me dites le contraire, je me les coupe. Parce que le football à mes yeux, c’est plus que de l’amour. C’est une folie.
« Milliardaire »
Je n’ai plus rien à faire dans la vie. C’est quoi, la vie, si tu ne prends plus de plaisir ? Que puis-je espérer de plus ? À vingt ans, j’ai connu la gloire, les femmes et l’argent. J’ai cru en moi et j’ai fait ce que j’ai pu. Je me croyais invincible et immortel. Au fil du temps, la vie m’a montré que j’avais tort. J’ai payé, et je continue à payer pour tout ce que j’ai fait.
J’ai brulé ma vie. C’est vrai. Mais je l’ai vécue intensément. Qui détient le monopole des sentiments, de la raison et de l’intelligence ? Personne en vérité. J’ai eu le plaisir d’avoir vécu une belle existence, sans remords mais avec deux regrets : celui de ne pas en avoir assez profité et celui d’avoir aidé parfois des cons qui ne me l’ont pas rendu. Pas grave. C’est le propre des cons.

Jean-Jacques Beineix.
J'ai appris hier, comme tout le monde ( cet article a été re-publié et actualisé après la mort du cinéaste) le décès de Jean-Jacques Beineix. Je me rappelle mon émotion en salle de cinéma lors de la séance où j'ai découvert Diva et tous les films ensuite de Beineix, ses colères, comme celle qui l'anima lorsque Canal Plus choisit, pour mieux le vendre, de doter l'édition DVD de Diva d'un son stéréo, ce que la B.O du film n'avait pas ( elle était en mono). Si la halte que procure ou provoque la période vous incite à vous saisir d'un livre, emparez-vous des Chantiers de la Gloire, cette autobiographie et ce récit de l'univers du cinéma que le cinéaste de 37.2 Le Matin y dresse ou les aventures de l'amoureux qu'est Jean-François Larios. Ceux qui jouent avec le feu, écrivent parfois, lorsqu'ils se sont assagis sans avoir vraiment changé, des pages qui éclairent. Les paroles les plus signifiantes de Beineix à la fin de sa vie sont peut-être celles qu'il a confiées au magazine Notre Temps : « Je demeure en quête d'absolu, prêt au sacrifice, comme tout artiste. Je l'ai fait déjà en investissant tout ce que je possédais dans mon dernier film, Mortel Transfert, qui a connu un destin funeste. Pourtant, j'étais parvenu à le produire avec une liberté totale, j'y avais mis tout ce que j'ai pu apprendre en quarante ans de cinéma, mais tout multiplié par presque zéro, ça fait toujours zéro ». La suite ici.
To do list
- Edité chez Solar, J'ai joué avec le feu n'est plus guère disponible, même chez Recyclivre. Ce matin, j'en ai commandé un quatrième exemplaire sur une plateforme concurrente, Rakuten la marketplace qui va bientôt cesser ses activités en France. Les grandes équipes de foot, les institutions culturelles ou littéraires (Gibert, Grasset, le CNC ;), des enseignes ou des marques qui nous ont accompagnés (Minelli, Brandt, NafNaf, Paule Ka, Casa…) disparaissent ou parfois se réinventent (Repetto, Habitat…etc). Quelque soit leur destin, lorsqu'elles ont abouti à un beau livre, il en reste une trace. Les Passeurs d'histoires, qui raconte l'épopée de Gibert, ne s'attarde pas ni n'explique ce qui a provoqué la décroissance de l'enseigne. « Je me suis interdite d'en parler, la famille étant encore aux commandes » indique Françoise Kerymer.
- Pour l'histoire d'Auchan, qui n'avait jamais été écrite, et de son fondateur Gérard Mulliez, on dispose désormais d'un livre passionnant Gérard Mulliez, l'épopée du fondateur d'Auchan. Le jeudi 21 mai, venez rencontrer et débattre avec son auteure, Margaux Mulliez, à la Grande Epicerie.
Par Manuel Jacquinet
Photo de une et portrait : Edouard Jacquinet.


