Le pari russe de Marc Simoncini

Publié le 22 septembre 2022 par Magazine En-Contact
Le pari russe de Marc Simoncini

Parallèlement à Angell Bike, “le vélo qui n'aurait jamais dû être commercialisé” selon l'article factuel et courageux de Numerama, l'entrepreneur Marc Simoncini a tenté depuis des années des aventures dans bien d'autres domaines, dont le cinéma. Le pari russe ( à 8,2 millions d'euros ) que constitue le dernier film co-produit par Super 8 est réussi. Adepte des formules choc, Marc Simoncini a rebondi avec Angell Cruiser, son nouveau modèle de vélo, avec SEB et déclaré : On s'est trompé, les gens veulent un vélo qui marche . Le quinté Joanna Kulig, Gilles Lelouche, SND, Jérome Salle, Yoann Barbereau lui a donné l'opportunité d'amener en salles … un film qui marche, installé même au top du box office en France depuis sa sortie. Une bonne histoire et l'exécution qui suit, la clé des affaires qui fonctionnent ? Quand l'histoire que vous racontez s'éloigne du réel afin d'être plus efficace ou possible, que risque-t-on ?

Eloigné de nous, le pays au sein duquel une âme russe, bien spécifique, existerait et nous empêcherait parfois de comprendre ce qui s’y passe, s’est rappelé à notre souvenir, comme chacun le sait. L’Alliance Française n’y est pas forcément une Great Place to Work, d’après l’un de ses anciens directeurs, Yoann Barbereau ; on y livre depuis assez longtemps des pizzas par drone et l’ex-patron de Meetic y trouve matière à succès cinématographique : Kompromat, succès surprise du box-office : 350 000 entrées au terme des premières semaines d’exploitation. Qu’en est-il là-bas de l’expérience client, collaborateurs, deux sujets que les entreprises occidentales considèrent avec attention ? On a surfé sur l’actualité récente, cinématographique ou alimentaire pour déflorer un peu le sujet.

Gilles Lellouche - Crédit Edouard Jacquinet

Expérience collaborateurs et distribution de films ne sont pas toujours fluides.  

L’Alliance Française, dans les années 2015-2017, une histoire vraie*, celle du directeur de l'époque, Yoann Barbereau mais dont Jérôme Salle et son co-producteur, Marc Simoncini, ont décidé de s’éloigner du récit original. On y découvre les tribulations de ce directeur de l’organisation Alliance Française qu’un complot monté de toutes pièces (d’où le nom du film) oblige à quitter son foyer, le pays, sans l’aide de grand monde. Aidé d’un avocat au fait des habitudes locales, d’un téléphone acheté en « loucedé » grâce à des complicités heureuses, le héros cherche à revenir en France, après des rebondissements nombreux. Il tentera vainement de se faire aider à l’Ambassade. C’est haletant, produit donc par l’ex-patron de Meetic, associé dans une structure de production de films dénommée Super 8 et ça a démarré très fort en salles, notamment grâce au talent de Gilles Lellouche, parfait encore une fois dans son rôle de fugitif, aux côtés notamment de Joanna Kulig. On apprend dans le dossier de presse que le tournage, effectué en Lituanie, fût compliqué :le réalisateur ne pouvait voir les visages de son équipe technique, pour cause de masques. Gilles Lellouche qui apprécie les échanges et de faire la fête, a dû se priver de ces interactions. Et que ce que le réalisateur a gardé comme souvenir des repérages et des visites qu’il fit en Russie est le climat de violence qui y règne ou a régné. On apprend dans le même dossier de presse qu’un distributeur de films rencontré par Jérôme Salle à l'époque de Largo Winch a même envoyé sa famille à Los Angeles pour l'y mettre à l'abri lors de la sortie de son film en raison de différends commerciaux. « En Russie, ils se règlent fréquemment à coup de fusils ou d’armes à feu ». 

Pour le film, Jérome Salle, réalisateur a perçu 370 000 euros en tant que réalisateur ( deux fois la moyenne du salaire des réalisateurs en 2021) et s'est partagé 302 000 euros avec Caryl Férey, écrivain et co-scénariste, pour l'écriture du scénario. SND est co-producteur et distributeur du film. 

L'affaire du Bois Bleu

*celle de Yoann Barbereau. Une formule placée au début du film indique que le protagoniste n'a pas été associé au scénario: Ce film et ces personnages sont très librement inspirés de faits réels. On pourra conseiller, s'il est en colère,  à Yoann Barbereau de contacter Elisabeth Case, fille de Monique Case dont la vie et celle de sa mère ont également inspiré un film TV à succès : Deux Femmes. Pour cette histoire de la seule “ erreur judiciaire” qui ait concerné une femme depuis la guerre de 1945, les producteurs du film n'ont même pas pris contact avec la famille. Lire ici.

 

Qu'est-il arrivé à Super 8 Films ?

Serial entrepreneur, Marc Simoncini doit donc méditer un principe déjà éprouvé, comme il l’a écrit dans son livre instructif (lire ici) : sur un marché en pleine croissance, tu peux te prendre une tôle industrielle (Angell, son aventure dans le vélo a dû changer de braquet et revoir ses process industriels) tandis que dans l’industrie du cinéma, plutôt "super risky”, il performe ce coup-ci .(L’homme d’après, un film produit en 2016, avec Benjamin Biollay et Joana Preiss ne semble pas avoir été distribué en salles de cinéma). Le succès du film en salles survient-il trop tard ? Super 8 Films, la société de production qui a porté une partie de la production et dont Jerome Salle et lui sont les bénéficiaires effectifs, via différentes autre sociétés (Reborn, Jaina) a pourtant été liquidée, fin 2021. Demeurent vivantes par contre, Super 8 et Reborn Production.  

 

La supply chain au cœur de l’expérience client : Dodo Pizza. 

La livraison et le paiement fluide et sans contact sont à Moscou, Rostov-sur-le-Don ou Saint Pétersbourg au cœur de l’expérience client et des parcours clients, comme en France encore plus dans le business de la pizza ou des baskets (dans les services clients des e-marchands, la requête: où est mon colis, où en est ma livraison, le fameux wismo, représente plus de 26% des occurences) . Riche de plus de 840 établissements sous 3 marques différentes, l’entreprise créée par Fyodor Ovchinnikov (groupe Dodo Brands) s’est développée dans tout le pays et également à l’étranger, et a réussi un joli coup de pub, il y a presque quatre ans, lorsqu’elle s’est mise à vouloir livrer partout, plus vite notamment grâce aux drones.

Comearth Russie - photo Facebook

En 2014, une pizzeria russe réalisait la première livraison de pizza par drone

Plus fort qu’Amazon qui « étudie cette possibilité », plus fort que Domino’s pizza qui n’avait annoncé que des « tests » en la matière, la chaîne de pizzerias russe Dodo Pizza a officiellement lancé un service de livraisons par drone dans la petite ville de Syktyvkar, à 1 300 km au nord-est de Moscou. Cette fois, et contrairement à beaucoup d’autres histoires de ce type, qui s’apparentent plus à des opérations de marketing sans lendemain, un journaliste de l’AFP était sur place, et a constaté les manœuvres : la pizza a été livrée par la voie des airs dans les propres mains de son client, au bout d’un très long câble descendu de l’appareil. « Nous avons déjà vendu six pizzas en une heure et demie en utilisant un drone. Il s'agit d'un vrai modèle de marché » a affirmé le directeur de la chaîne Ilya Farafonov. On aurait pourtant tort de croire que cette première offre beaucoup de promesses pour l’expérience client des consommateurs vivant dans des zones difficiles d’accès, dont la Russie ne manque pas. Tout d’abord, la livraison s’est effectuée dans une zone bien délimitée, au milieu d’un parc, en centre ville. On n’imagine pas le temps qu’il a dû falloir pour borner la zone de livraison et faire place nette. Ensuite, malgré toutes ces précautions, et même s’il affirme avoir déclaré le plan de vol aux autorités au préalable, le patron de Dodo Pizza se serait vu infliger une amende de 200 000 roubles pour avoir « violé l’espace aérien » lors de cette livraison. Au-delà de ces problèmes réglementaires, la vidéo de la livraison, préparée par Dodo Pizza, illustre une série de problèmes logistiques. Passons sur la température de la pizza, qui ne doit pas arriver très chaude après un trajet à une telle altitude. De tous les médias qui se sont extasiés de cette expérience, aucun n’a relevé la présence… du livreur de Dodo Pizza au point de livraison. Mais comment est-il arrivé là ? Et au fait, s’il est arrivé avant le drone pour transmettre les pizzas ne seraient-elles pas arrivées plus vite s’il les avait prises avec lui ? On comprend que s’il est présent pour la livraison, c’est surtout pour encaisser le paiement. Car bien qu’équipé des dernières technologies  (le livreur renseigne les livraisons sur une tablette)  il apparaît clairement… qu’il se fait payer en espèces. Plus fort que les drones, le TPE (Terminal de paiement électronique), dernière frontière technologique ?

Par la rédaction d’En-Contact, (Article paru en août 2014)

 

A Rostov-sur-le-Don ou Penza, qui assure encore du service client ( les call centers en Russie)

Pas Comearth, qui a vendu le sien et sa filiale. On n’a pas su pourquoi mais l’interlocuteur joint par téléphone ces derniers jours chez Comearth nous a confirmé que l’entreprise française, dirigée et fondée par Jean Reignier (voir notre article ici) a bien cédé sa filiale russe, créée sur place en 2007. A Eva son associée de départ ? On suppose. Voir photo Facebook.

Teleperformance, leader mondial du secteur, y possède une filiale, toujours active et dirigée par Ekaterina Osina. La filiale a par contre stoppé tous les démarrages d’activités nouvelles, se contentant d’assurer les contrats en cours, comme l’a précisé le PDG de l’entreprise Daniel Julien, lors de la présentation des comptes de l’entreprise en Avril 2022. Il n'est pas nécessaire de disposer d'un centre de contacts en Russie pour assurer un service client de langue russe. A Casablanca ou à Montréal, dans quantité de villes cosmopolites, quelques grands acteurs du BPO disposent de plate-formes pan-européennes. Lire ici le reportage d'une “ancienne” de la maison. 

 

Photo de une : Gilles Lellouche dans Kompromat, film de Jérome Salle 


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