Gibert Jeune pourrait fermer définitivement. Olivier Nora licencié chez Grasset. Tumulte rive Gauche !
« Oh ma Zelda c'est fini Montparnasse » ? Des milliers de magasins ou d'usines ferment souvent dans de nombreux centres-villes, dans l’indifférence. En revanche, les difficultés de certaines librairies, « institutions » ou changements de numéro 10 (PDG) dans certaines maisons d’édition font parfois plus de bruit. Vingt-sept ans après la chanson d'Alain Souchon (rive gauche), qu'est-ce qui a changé au Quartier Latin ?
Gibert Jeune
On a appris le lundi 27 avril que les librairies Gibert Jeune vont se placer sous le régime de la sauvegarde, pour éviter un éventuel redressement judiciaire. En 2020, déjà, l’annonce des difficultés de ces boutiques célèbres au Quartier Latin avaient ému dans le monde entier et suscité de nombreuses réactions, à la suite d'un article du Figaro.

Rive gauche : en 2020, émoi mondial à l’annonce des difficultés de Gibert Jeune
Quatre des six magasins Gibert Jeune des 5ème et 6ème arrondissement vont fermer.
Gibert Jeune, créé en 1888, disparait et la France s’émeut mais pas uniquement : du monde entier, d’anciens étudiants qui y ont passé une partie de leur jeunesse ou quelques années ont réagi. En 1888, un ancien professeur de lettres a fondé, quai Saint Michel, un premier magasin spécialisé dans la vente du livre scolaire d’occasion. À sa mort en 1915, ses deux fils lui ont succédé, puis en 1929, Joseph Gibert a ouvert sa propre librairie non loin du magasin historique, dirigé par Régis sous l’enseigne Gibert Jeune. Les deux entreprises ont longtemps été florissantes, notamment grâce à d’autres enseignes sous la même marque en province.
Gibert Jeune, en faillite ou quasi, a été ensuite racheté par Gibert Joseph, sans que les affaires ne deviennent plus florissantes dans le Quartier Latin : le concurrent Boulinier a fermé lui aussi. La tribune d’Eric Anceau publiée (dans le Figaro) et relayée sur Twitter a totalisé plus de 1,5 millions de vues. La Mairie de Paris a indiqué qu’elle allait se porter acquéreur de la libraire Gibert du Quai Saint-Michel.
Quelques commentaires sélectionnés suite à l’article publié sur le Figaro.fr
« J’ai toujours préféré GJ à la FNAC aseptisée. Bien triste mais de toute façon le Quartier Latin est maintenant habité par des amazoniens qui protestent contre le confinement des libraires où ils ne mettent jamais les pieds. RIP. (Iconic) »
« GJ a depuis des années des problèmes. Il y a eu une grève assez longue. On peut accuser Amazon ou autre mais quid de la gestion et de l’évolution de cette enseigne ? »
« Zéro investissement dans les locaux, la présentation des bouquins et la formation du personnel depuis 50 ans, que voulez-vous qu’il advienne ? Et tout ça dans un secteur où le prix est administré c’est-à-dire largement protégé et surévalué »
« Les djeuns n’ont que DEUX mains, l’une pour le téléphone l’autre pour se gratter le C.L. Pas de place pour un livre »
« Les réseaux sociaux donnent la parole à des légions d’idiots qui ne parlaient auparavant que dans les bars après un verre de vin, sans nuire à la communauté. Ils étaient immédiatement réduits au silence alors qu’ils ont désormais le même droit à la parole qu’un lauréat du prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles »

Rive Droite : le Tour du Monde a fermé ses portes, le 17 janvier
L’une des librairies les plus mythiques de Paris, située au 9 rue de la Pompe, a fermé ses portes, de façon définitive, le samedi 17 janvier. Jean-Etienne Huret, son animateur et propriétaire, connu de nombreux bibliophiles, est décédé voici plus d’un an ; ses héritiers ont cédé les murs de la boutique. L’ex-Tour du Monde avait déjà vendu sa marque, à Alapage. Les derniers livres rares dont des plats illustrés, (dont la librairie était spécialisée), ont été cédés à des prix avantageux, lors du dernier jour d’ouverture.
On pouvait ainsi devenir propriétaire de romans d’Emile Zola illustrés par Paul Bonnet, pour la modique somme de 20 euros au lieu de 130, de plats illustrés ou d’ouvrages très rares, les premiers écrits sur la médecine légale ; les affiches anciennes qui ont servi aux publicités de Nicolas (enseigne qui vend du vin) ou de la SNCF étaient également en vente.
Jean-Etienne Huret a créé la librairie au 9 rue de la Pompe, en 1973. Le Tour du Monde en a été la marque et l’enseigne, avant sa cession à Alapage. Signe des temps : c’est un cabinet médical qui prendra la suite, après travaux, du Tour du Monde.
Rive Gauche : l’Ecume des pages reprise en main ?
17 mai 2023, « Les traumatisés de la Hune », comme ils se qualifient, se réunissent au café de Flore pour empêcher (si possible) la reprise de l'Écume des pages, une autre librairie mythique du Quartier Latin.
Cette fois, se disent-ils, c’est pour une « opération sauvetage » : ils ne laisseront pas l’autre grande librairie du quartier, L’Écume des pages, tomber dans l’escarcelle d’un tycoon de la mode ou d’un promoteur immobilier. « L’Écume », comme disent les initiés, doit rester ce lieu à part, ouvert chaque soir jusqu’à minuit, où les employés se considèrent comme des « passeurs de livres » tandis que les clients circulent entre les tables pour chercher un ouvrage dont ils n’ont pas besoin, un texte qui les attend comme une révélation, voire un bout d’eux-mêmes.
(...) quand ils ont appris que L’Écume des pages était à vendre, une vingtaine d’amis fortunés ( Guillaume Houzé, Grégoire Chertok, Frédéric Jousset, Marc Menasé, David Frèches etc) se sont mis en tête de racheter l'Écume des pages, pour éviter de la voir tomber dans l’escarcelle du premier tycoon venu. C’était sans compter sur un invité surprise, Yannick Bolloré. Ce dernier va doubler sur le poteau le club des traumatisés de la Hune, une autre célèbre librairie que Quartier Latin qui a été cédée en 2015. Il signe un chèque de 4,5 millions d'euros, doublant au passage le club évoqué, qui en avait proposé 4 millions d'euros.
Sous la plume de Lisa Vignoli, Vanity Fair racontait cette histoire en détail, ainsi que la « trahison » de Félicité Herzog, ou présentée comme telle par les putschistes.
Février 2026. Félicité Herzog quitte la présidence de la librairie l'Écume des Pages, pétrifiée par l'idéologie conservatrice de son propriétaire.
(..) Après de longues années d’une carrière de haut vol au sein du groupe Bolloré, la dirigeante et écrivaine de 57 ans a démissionné discrètement en juin 2025. En février, elle quittait avec davantage de bruit la présidence de la prestigieuse librairie parisienne, propriété du milliardaire breton. A l’origine de cette rupture, son malaise au sein d’une entreprise qu’elle décrit aujourd’hui pétrifiée par l’autoritarisme de son patron et son idéologie ultra-conservatrice (…)
Rive Droite : fin des années 80, fermeture de la librairie Jullien Cornic
En 1987, l'un des plus grands libraires d'art du monde, qui fournissait à l'époque en livres rares les couturiers, des amateurs, avait les moyens de disposer d'une belle boutique, au 29 avenue Matignon, avec une large devanture. Pour ses nombreux clients, japonais, français, américains, il partait à la recherche de livres épuisés, uniques, qu'il leur cédait ensuite à prix élevés. La loi Lang ne s'imposait pas sur ce type de livres. Soucieux de leur assurer un service complet et personnalisé, il allait chercher ses riches clients à Orly, à Roissy, à leur descente d'avion. C'était le travail, en sus de celui de libraire, pour lequel il recherchait un collaborateur. Jeune ex-libraire, j'ai failli à l'époque être engagé chez lui. L'embauche ne s'est pas conclue : « Manuel, tu fais trop jeune. Les clients japonais ne considèreront jamais avec sérieux un homme de moins de quarante ans ».
Jérôme Jullien-Cornic a disparu de l'avenue Matignon. Et il n'existe quasiment plus de trace de sa librairie, y compris sur le web. J'ai appris de mes années de commerçant libraire... que le marché commande. Et que les passeurs de livres trouvent toujours un recoin pour aller fourguer leur marchandise à ceux qui en compris la saveur.

Le licenciement d'un éditeur (chez Grasset) et l'assureur militant, la MAIF
Ces dernières semaines, pendant quelques jours, la France médiatique s'est quasi arrêtée, après l'annonce du licenciement d'Olivier Nora, l'ex-patron de Grasset. Le grand capitalisme mettait au rebut un éditeur génial, normalien, plutôt bien rémunéré, semble-t-il, mais dont l'efficacité et la contribution à l'équilibre financier de Grasset n'ont pas semblé évidentes à son actionnaire principal. Les tribunes se sont succédées, les révélations dans le JDD, les boucles WhatsApp ont chauffé.
Chez Goodyear, Stellantis, Vencorex, Arkema etc, des milliers de salariés-qui n'ont souvent pas démérité sont licenciés- car le vent a tourné et que des actionnaires l'ont décidé. On n'en fait pas un grand cas.
Que Gibert Jeune trépasse ou pas, in fine, il semble qu'une chose n'a pas disparu, rive Gauche : une certaine forme d'hypocrisie. Des révolutionnaires, nombreux à passer des commandes sur Amazon, leurs repas sur Frichti (avant que la plateforme ne meurt) ou Uber Eats, rémunérés parfois à de hauts postes dans des foncières immobilières ou dans des banques d'affaires, se griment en Che Guevara entre deux cafés au Flore. Ils se trahissent les uns les autres, s'acoquinent, selon leurs intérêts du jour. Parfois même, ils publient dans le Monde des tribunes indiquant que le Medef et le patronat ne doit pas dialoguer avec le 1er parti de France par ses intentions de vote. Ce qu'a fait récemment le dirigeant de la MAIF, l'assureur militant, Pascal Demurger, en parlant du RN.
Olivier, Grégoire, Pascal, David, Anouch, ne nous indiquez pas quel livre lire, pour qui voter, où il convient de se rendre pour acheter la marchandise dont nous avons envie. La cliente de Lidl, la lectrice de New Romance, l'amateur de Michel Sardou sont aussi respectables que le connaisseur d'Hanna Arendt ou de Laurent Mauvignier. La vérité, c'est que Gibert Jeune ne peut plus assumer, comme des centaines de librairies, les charges conjointes de loyer, de personnel et a muté avec lenteur. Momox, Recyclivre, la Bourse aux Livres, Rakuten sont des concurrents digitaux, bien positionnés sur le créneau du livre d'occasion, porteur. C'est une loi, dure et violente, de l'économie moderne.
Rive Droite, rive Gauche des librairies ferment, d'autres se développent et se maintiennent, malgré des marges contraintes et parmi les plus faibles du commerce de détail. On y dédicace des livres et organise des rencontres, avec des auteurs issus de tous les univers. Des ex-prisonniers, parfois la petite-fille d'un ex-révolutionnaire du commerce.
Izmir, sur les rives de la mer Egée. Un bouquiniste turc remporte sa bataille contre Hermès
Le célèbre sellier de luxe français désirait interdire à un commerçant turc de vendre ses livres d'occasion avec une enseigne qui prêterait à confusion, selon eux, Hermes Sahaf. Ümit Nar a gagné, à l'été 2024. Parfois, ester en justice est plus efficace que des pétitions et des tribunes relayées.

Rive Droite : Lamartine fête ses 100 ans.
Chacun avec sa stratégie, des libraires résistent.
Rive gauche : Dirigée par Hubert Bouccara, la Rose de Java est et demeure ouverte, le patron refuse d'y vendre les livres d'Annie Ernaux.
Rive droite : Lamartine est vivace et organise des dédicaces qui attirent des milliers de lecteurs, des centaines de journalistes, lorsque c'est un ex-Président sorti de prison qui anime l'évènement.
Le 21 mai, la petite fille d'un grand commerçant viendra témoigner et dédicacer son livre, consacré à Gérard Mulliez, le fondateur d'Auchan. Inscrivez-vous et venez rencontrer Margaux Mulliez à la Grande Épicerie de Paris 16.
NB: rive gauche est une chanson d'Alain Souchon, sortie en 1999 et qui évoque, avec une certaine nostalgie, la mutation de la rive Gauche, des commerces et lieux célèbres et culturels.
Manuel Jacquinet.
