« Un jour Monsieur, nous travaillerons ensemble » Quand Alexandre de Paris recrute Jean-Luc Minetti comme directeur artistique
Jean-Luc Minetti, comme Bruno Pittini, ont été, chez Alexandre de Paris, Dessange, des pièces essentielles du succès et du prestige mondial de ces maisons de coiffure françaises. Le second est mort, emporté par le sida, a laissé une trace indélébile à New York, à Paris. Le premier vit et s’émeut encore. Il est l’un des personnages et témoins présents dans J’ai coiffé le monde entier, coiffeurs de génie, salons légendaires, un livre consacré aux génies de la coiffure, d’hier et d’aujourd’hui. Car la coiffure est vivante et mute. Entretien Exclusif.

Pont-à-Mousson 1954.
Je suis né à Pont-à-Mousson en 1954. Bien que mes parents aient été éloignés des milieux de la coiffure de la mode, j'ai pu y être introduit en quelque sorte par notre entourage, grâce à une tante, une tatie d'adoption, qui possédait un magasin de maroquinerie de luxe. Mine de rien, tout jeune, j'ai commencé à aiguiser mon regard vis-à-vis du monde de la mode, de l'image. Je me souviens du magazine Jour de France, qui consacrait huit pages centrales à la haute couture, toujours avec des coiffures réalisées par Alexandre de Paris. Je regardais ces femmes magnifiques, coiffées avec beaucoup d'élégance, et je me disais : « c'est ça que je veux faire ».
Où et comment avez-vous appris le métier ?
J'ai commencé assez tard dans la coiffure en comparaison de parcours qu'on pourrait qualifier de classiques. J'ai effectué toute ma scolarité normalement, dans un institut religieux. Après l'obtention de mon baccalauréat, j'ai fait un an de médecine, en conformité avec le désir de mes parents. Ça ne me plaisait pas du tout, je leur ai dit j'arrête, « je veux travailler dans la coiffure, dans la mode ». Un peu à contre-cœur, ils m'ont laissé partir à Paris où j'ai pu accéder à une école de coiffure pour y suivre une formation en accéléré, rue Saint-Lazare. C’est ma sœur qui me l’avait payée. J'avais à peu près vingt ans, tandis qu'on commençait plutôt vers 16 ans ce type de formation. Le directeur de l'école, Bernard Cordier, m'a encouragé, il avait dû déceler un potentiel en moi.
Par la suite, j'ai suivi un stage puis été embauché chez Yvan Beauchemin, un grand précurseur à Paris à l'époque, l'un des premiers à coiffer au séchoir, comme les Anglais commençaient à le faire, quand toutes les femmes allaient encore sous le casque. Ma carrière s’est ensuite interrompue à cause du service militaire, mais grâce à un contact dans la coiffure, j'ai pu rester à Paris et créer le premier salon de coiffure féminin au ministère des Armées, où j'ai coiffé les femmes de colonels et de commandants.
Je me suis ensuite installé à Opéra tout en collaborant avec L’Oréal, de plus en plus, et à l’international.

La rencontre avec Alexandre de Paris
En 1986, à l'occasion d'un grand show de coiffure à Cannes, auquel assistaient des coiffeurs du monde entier, on m'a demandé de réaliser le show de gala du soir. J'avais choisi comme thème la Route des Indes, avec des robes prêtées par Jean-Louis Scherrer. C'est lors de ce show qu'Alexandre m'a repéré. Il est venu me voir en coulisses et m'a dit : « Un jour, monsieur, nous travaillerons ensemble. » Vous savez, ce genre de compliment qu'on reçoit dans l'émotion d'un show, dans les coulisses, et qu'on range un peu dans un coin de la tête, sans trop y croire.
Et puis la vie a fait les choses. Une amie commune, qui s'occupait du groupement de développement de la coiffure, m'a dit un jour : « Il faut que tu rentres chez Alexandre. » Moi, j'avais mon salon, mon équipe, je ne voulais pas me présenter comme ça. Et puis un vendredi soir, le téléphone sonne. Une très jolie voix, c'était Alexandra, la réceptionniste, qui est restée une amie, qui me dit : « Monsieur Alexandre voudrait vous rencontrer. » Je suis arrivé dans ce salon qui était pour moi mythique, que je connaissais. Pourtant, je n’y étais jamais entré. Et là, j'ai eu un choc. Mais pas celui que j'attendais. Le salon était très abîmé, très démodé. Des bouquets de fleurs en plastique. Alexandre me fait visiter, il m'emmène voir « la cabine des reines », celle où il coiffait ses grandes clientes. C'était un vieux fauteuil de barbier. Je n’ai rien dit. On est descendus déjeuner au Berkeley, où il avait ses habitudes, et là, autour de la table, quelque chose s'est passé. J'ai dit oui. Il m'a engagé comme directeur artistique fin 1989, début 1990.
À ce moment, le salon vivait sur ses acquis, il n'y avait plus de véritable identité artistique. Le salon a été entièrement refait par Henri Garelli, qui l'a conçu comme une orangerie. C'était magnifique. Et c'est là que tout a vraiment commencé.

Directeur artistique, pas seulement coiffeur
Nous avons recréé une dynamique artistique, repris les collections, Valentino, Dior, Chanel, fondé l'Académie Alexandre de Paris pour transmettre le savoir-faire, et j'ai continué à travailler pour L'Oréal à l'international, avec des shows mis en scène dans le monde entier : au Japon avec vingt mannequins parisiens, au Brésil, en Allemagne avec des trucks qui se transformaient en scènes géantes le soir.
Ce qui définit mon parcours, c’est également mon rôle de directeur artistique. La mission d’un directeur artistique est avant tout être le gardien d'une image. Je n’étais pas seulement coiffeur, je savais aussi construire une identité reconnaissable, transmissible, cohérente. Chez Alexandre de Paris, cela voulait dire reprendre les collections de haute couture, recréer un langage visuel, et former des équipes qui portent cet ADN.
Ce qui distingue un vrai directeur artistique, c'est qu'on reconnaît son travail sans voir sa signature. Une coiffure de Dessange, on la reconnaît. Une image de Bruno Pittini, d'une modernité qui tient encore aujourd'hui, on la reconnaît. Moi, j'ai toujours travaillé avec la culture comme fil conducteur : chaque show avait un thème, une histoire, une mise en scène. La Route des Indes, My Fair Lady, la Russie, l'Inde... Ce n'était pas de la coiffure pour de la coiffure. C'était de la coiffure qui racontait quelque chose. Et c'est ça, je crois, qui donne à une maison une vraie identité dans le temps, pas une couverture de magazine, mais une vision.
Vous connaissiez Alexandre de paris, mais qu’avez-vous entendu sur Antoine de Paris ?
Alexandre avait une admiration profonde pour Antoine de paris, qu'il appelait toujours « le maître Antoine ». Il m'a dit un jour : « C'est lui qui a créé la coupe à la garçonne pour Chanel, à une époque où les femmes ne se coupaient pas les cheveux, c'était une révolution totale. » Alexandre voyait en Antoine quelqu'un qui avait eu, avant tout le monde, une vision moderne et contemporaine de la coiffure : expatrier son talent, le développer, le pérenniser.
Alexandre lui-même s'était d'ailleurs inspiré de cette logique, il avait commencé chez Antoine à Cannes avant de bâtir sa propre maison à Paris et a ensuite exporté sa marque à l’étranger.

La personnalisation et la connaissance du passé
Le salon de coiffure ne va pas disparaître, les femmes auront toujours besoin d'un coiffeur. Mais il va se transformer profondément. Les grandes maisons de coiffure de luxe, avec leurs voituriers, leurs chefs de cuisine, leurs réceptionnistes, leurs vestiaires, tous ces postes improductifs qui coûtent une fortune, auront du mal à survivre. Les charges sont trop lourdes, les loyers parisiens trop élevés, et les clientes viennent moins souvent et moins longtemps.
Ce qui résiste, en revanche, c'est le lien humain. Les petits salons très personnalisés, où le coiffeur connaît la vie de ses clients, tiennent mieux que les grandes structures. Et les coiffeurs à domicile se multiplient, même s'ils restent limités, la couleur, ça ne s'improvise pas chez quelqu'un.
Ce qui manque surtout, à mes yeux, c'est la formation et la culture. On ne transmet plus l'histoire du métier. Des jeunes arrivent chez Alexandre de Paris sans savoir qui est Alexandre. Les coiffeurs regardent vers les cheveux bleus et les réseaux sociaux, mais ils ne savent pas d'où vient leur propre métier.
Le lien entre les collaborateurs
Aujourd’hui, ce dont je suis le plus fier, c'est la relation que j'ai gardée avec mes anciens collaborateurs et avec tous les coiffeurs étrangers que j'ai côtoyés au fil des années des gens comme Trevor Sorbie à Londres ou Angelo Seminara, selon moi l'un des plus grands directeurs artistiques actuels. Ces liens, c'est la preuve qu'au-delà du métier, il y a eu quelque chose d'humain qui s'est construit.
Jean-Luc Minetti vit à Paris où il a accepté d’être photographié dans son appartement. Il continue de travailler, de façon ponctuelle lorsqu’une tête couronnée, une jeune mariée a besoin d’un artiste. WhatsApp et son Instagram sont ses nouveaux compagnons. Plus que Planity.