Un prof venu d’ailleurs, la mission mémorable de McKinsey à l'Éducation nationale
Ce que McKinsey a fait de bien pour le niveau en maths des élèves et l’éducation nationale. « Quand on vit et travaille dans un contexte si privilégié, comment rester en contact avec le reste du monde ? ».
Un partner aguerri de McKinsey est parti enseigner les mathématiques en collège prioritaire. Le nouveau prof a tenu son rôle d’agent double cinq ans. Il a changé de vie depuis tout en s'engageant pour le bien commun. Une de ses élèves a intégré Henri IV. La recommandation finale sur ce qui pourrait être émise après cette immersion est pragmatique et nourrie. La mission et le rapport qui en ont découlé sont facturés coûté 21,90 euros. Revenu de cette mission, il se pose des questions, et nous aussi. Des livres qui parlent du monde réel-et d'un sujet aussi important que le métier de professeur-sans finir par « yakafokon », c'est intéressant et utile pour élargir la vision. La vérité, par contre, c'est que l'auteur était un ex-partner du cabinet de conseil quand il a choisi de s'engager, après avoir vu un film qui l'a inspiré.

Le prof venu d’ailleurs
La dernière fois qu’on a entendu parler des résultats d’une mission de McKinsey pour l’Éducation Nationale, Karim Tadjeddine, le chef de mission affecté, avait eu quelques difficultés à rendre compte du travail effectué et de l’existence d’un retour sur investissement. Rien de tout ceci dans les 247 pages qu’Arnaud de Bertier a tirées de cette expérience qu’il a menée à 55 ans, après avoir quitté McKinsey où il a été, indique-t-il, très heureux. L’ouvrage tombe à point nommé car l’éducation et le niveau des élèves sont l’objet de nombreux débats et d’inquiétude.
« Après cet entretien peu motivant, pas d’autre étape. Mon diplôme de Polytechnique a dû les satisfaire »
Le premier intérêt du livre est qu'il déconstruit quantité d’images d’Epinal sur ce qui se passe dans les collèges d’éducation prioritaire, sur les qualités qui sont attendues et nécessaires à un professeur de mathématiques. Sur le caractère conceptuel des missions menées par les consultants et Partners chez McKinsey. Sur ce qui s’édite dans la maison Fayard, qui n’est donc pas devenue un repaire de militants d’extrême droite. Le second tient à l'écriture, vivante et à hauteur d'homme. Enfin et ce n'est pas rien, quelques pistes de travail sont proposées, issues de la mission.
Alban du Rostu, remercié en fin d’ouvrage, a joué un rôle important dans l’édition de ce livre, si l’on en croit les notes de l’auteur. Il a eu raison de pousser Arnaud à ce premier travail de rédacteur.
« À 55 ans, je décide de faire le grand saut dans l’inconnu », comment l'envie du grand saut est née
Un film peut changer une vie. Ah tiens, les consultants vont au cinéma et ne regardent pas que La Firme ou Margin Call ? C’est en regardant Entre les murs, de Laurent Cantet, en 2008 que l’ancien élève de l’X, qui a conseillé nombre de PDG du CAC 40, se décide à ranger Blackberry et slides Powerpoint. Il a cinquante-cinq ans, un âge auquel on peut encore apprendre des choses.
Voici quelques extraits de l'ouvrage.
Le recrutement ? Polytechnique, aussi bien que le Capes
« C'est compliqué de devenir prof ? »
La première aventure a été mon embauche.
J'ai énormément contribué au recrutement pendant toute ma vie professionnelle précédente : j'ai été chargé des embauches pour notre bureau italien, interviewé plusieurs centaines de candidats, recruté dans les grands campus universitaires américains, formé de nombreux recruteurs... Je découvre donc avec intérêt le processus de recrutement d'un professeur contractuel de mathématiques souhaitant aller enseigner en Éducation Prioritaire dans la région parisienne.
Premier épisode. Discussion téléphonique en mai avec le responsable du recrutement d'une académie d’Île-de-France : « Votre profil m'intéresse évidemment beaucoup, malheureusement je viens d'apprendre que les recrutements sont gelés, car nous ne sommes pas en mesure d'estimer nos besoins, à cause de la réforme du lycée. C'est désolant, car je sais que j’aurai des manques de professeurs, je vous rappellerai sûrement vers le 15 septembre et vous serez ailleurs... » Il me conseille d'explorer l'enseignement privé sous contrat ou de contacter une autre académie.
Deuxième épisode. Je rencontre le directeur d'un établissement de l'enseignement catholique d'une ville de banlieue défavorisée. Les frais de scolarité sont très limités, ce qui permet à toutes les familles d'y inscrire leurs enfants.
Mais le chef d'établissement, ayant écouté mon projet, me conseille : « Nous avons effectivement une majorité d'élèves issus de familles à faibles revenus, mais elles sont toutes très engagées dans la scolarité de leurs enfants, ce dont témoigne leur décision de les scolariser ici.
Donc si votre projet est de vous plonger vraiment dans les difficultés scolaires, ne venez pas chez nous, poursuivez votre idée initiale d'aller dans l'enseignement public.»
Pages 21-22.

Les conditions d'enseignement, les Algeco ponctuels qui prennent racine
« Pourquoi on a cours dans des préfabriqués ? »
En plus des défis liés aux élèves, la tâche des professeurs peut être rendue encore plus difficile par des conditions matérielles dégradées.
Dans mon collège, des travaux de restructuration majeurs, initialement estimés à deux ans, se sont finalement étalés sur quatre... Pendant ces longues années, une grande partie des cours avaient lieu dans des préfabriqués. Très froids en hiver (je venais à l'ouverture du collège à 7 h 30 pour chauffer la classe avant l'arrivée des enfants à 8 heures), trop chauds en été, mal insonorisés et trop exigus pour y installer vingt-huit élèves confortablement...
Ni le maire de la ville ni le chef d'établissement n'ont la main sur les travaux, dont le maître d'ouvrage est le département. Lorsque des risques liés aux travaux apparaissent (chantier non sécurisé, fuites d'eau dans les préfabriqués, câbles électriques apparents, etc.) les professeurs font valoir leur « droit de retrait ». Pas de préavis nécessaire, ce retrait étant motivé par la constatation d'un risque.
Le chef d'établissement et les parents comprennent, les élèves sont contents de ne pas avoir cours... Mais leur prise en charge au pied levé est complexe. La crise dure pendant plusieurs jours : réparations en urgence, reprise des cours, puis retrait de nouveau lorsqu'il s'avère que des risques subsistent. J'étais très frustré par les pertes d'heures de cours que ces décisions entraînaient, mais peut-on vraiment critiquer les professeurs d'être soucieux de la sécurité de leurs élèves ?
Le nouveau bâtiment est beau, mais très mal ventilé : il devient une fournaise en été... Des enseignants essayent de trouver des ventilateurs, tentative dérisoire pour rendre la classe vivable. D'autres s'essayent aux cours dehors, on est mieux à 32 degrés à l'ombre qu'à 36 degrés en classe... mais il est bien difficile de garder les élèves concentrés en extérieur. Les cours sont finalement interrompus pendant les grandes chaleurs.
Pages 199-200
Photo de couverture, Arnaud de Bertier, 2026 © Edouard Jacquinet