L’affaire Sally Clark : coupable d'être mère. L'affaire Monique Case : coupable d'être une femme libre
Avant l'IA, on a connu des hallucinations, qui ont mené parfois à des drames. La BBC n'a pas toujours trafiqué des reportages, elle a révélé des scandales et mis à jour des erreurs judiciaires. Tout comme ITV.
Quand sexisme, ineptie statistique et témoignage d'experts scientifiques considérés comme des sachants mènent à l’erreur judiciaire.
L'affaire Sally Clark : deux morts subites du nourrisson dans la même famille s'expliquent-elles aisément ?
Les annales judiciaires présentent des cas dont le simple récit suffit à rendre perplexe sur certains ratés de la justice dans un pays développé, doté d’institutions judiciaires réputées fiables. Certains de ces cas, dont on aimerait penser qu’ils sont des aberrations, représentaient la règle, et non l'exception. L’histoire de Sally Clark en est la tragique illustration.
Sally Clark purgeait une peine de prison à perpétuité pour le “meurtre” de deux de ses bébés. A tort. Arrêtée en 1998, après la mort de son deuxième en enfant, elle a passé trois ans en prison avant d’être libérée en 2003. Quatre ans après, elle mourait d’intoxication alcoolique, n’ayant pas su se remettre de cette épreuve, séparée du seul fils qui lui restait et dont l’autorité parentale lui avait été ôtée. Comment donc en était-elle arrivée là ? Deux de ses bébés étaient morts subitement, un phénomène qu’on nomme syndrome de mort subite du nourrisson, à deux ans d’intervalle. Que cela arrive une fois, passe encore, aux yeux de la justice anglaise, mais au bout de la deuxième, voilà que Sally Clark fait office de suspect, puis de coupable toute désignée, même sans preuve de maltraitances. Que l’opprobre et les soupçons se portent uniquement sur la mère, dans bien des affaires du même type, ne gênera, semble-t-il, personne.
Biais et incurie statistique
Car l’histoire de Sally Clark n’est pas un incident isolé : pour Angela Cannings, Donna Anthony, et d’autres encore, les errements d’un système judiciaire défaillant se sont ajoutés à la tragédie de perdre plusieurs enfants. Dans toutes ces affaires, un expert, le professeur sir Roy Meadow, auteur d’un ABC de la maltraitance infantile, a joué un rôle déterminant. Un précepte fallacieux de son invention – La loi de Meadow (The Meadow’s Law) – a longtemps fait autorité dans ce genre d’affaires : « faute de preuves contraires, une mort subite est tragique, deux sont suspectes, et trois criminelles. » Au procès de Sally Clark, le pédiatre a ainsi expliqué que la probabilité de perdre deux bébés par mort subite était d’une sur 73 millions. Son raisonnement était le suivant : si la probabilité pour une mère non-fumeuse de perdre un bébé de la sorte est d’une sur 8453, alors il y en une sur 73 millions qu’elle en perde deux. Une erreur statistique élémentaire, qui ne suffirait d’ailleurs pas à désigner un coupable, alors que, précisément, si une mère perd un bébé par mort subite, le risque d’en perdre un autre de la sorte augmente considérablement (1 chance sur 60). Un test bactériologique exhumé après le procès et qui jouera un rôle crucial dans l’acquittement de Sally Clark avait mis en évidence la présence d’un staphylocoque doré chez Harry, l’un des deux enfants de Sally. De façon notable également, la mort subite arrive davantage chez les garçons que chez les filles.

Erreurs en série et sexisme ordinaire
Angela Cannings a perdu trois bébés et a été condamnée en 2002. Une enquête menée par un journaliste de la BBC, John Sweeney, et diffusée en 2003, a révélé que des morts subites s’étaient déjà produites chez certaines de ses aïeules, suggérant une cause génétique. Donna Anthony en a perdu deux et a été condamnée en 1998. Trupti Patel, qui a perdu trois enfants, a rompu le cycle infernal et a été acquittée en 2003. La même année, Angela Cannings et Donna Anthony ont été libérées. A chaque fois, Roy Meadow avait tenu à la barre le rôle d’expert star. Il fut radié de l’ordre des médecins britanniques en 2005 et réintégré un an plus tard après avoir fait appel. Son ex-femme, Gillian Paterson, a pu mettre de tels errements sur le compte d’une misogynie maladive. Au même moment, l’histoire se répétait en Australie, rappelant une fameuse affaire et le film avec Meryl Streep qui s’en est inspiré, A Cry in the Dark. Celui-ci relatait le procès d’une mère de famille accusée d’infanticide après avoir perdu son enfant dans l’outback australien (une réplique est restée célèbre : “the dingo ate my baby”). En 2003, une autre mère australienne, Kathleen Folbigg, était condamnée à quarante-ans de prison pour le meurtre de ses quatre enfants. Des documents ont été mis à jour entretemps suggérant des causes génétiques que les autorités judiciaires n’ont toujours pas prises en compte.
L'affaire Monique Case: les innocents de La Guerche.
Dans les années 60, dans le Berry.

Dans toutes ces affaires, un sexisme ordinaire, qui fait de la mère, supposée mauvaise, une coupable idéale, sévit, rappelant les vieux procès en sorcellerie ou l’affaire Monique Case, dite du Bois Bleu, qui défraya la chronique dans les années 60 en France : une jeune femme un peu trop libre dans un environnement rétrograde, du pain béni pour les tabloïds et les cancans en tout genre.
Monique Case fût emprisonnée, une quarantaine de jours, avant d'être innocentée. Dans le Cher, elle fût accusée d'avoir assassiné un directeur d'agence de la Société Générale, de Bourges, avec son amant un gendarme. La télévision française a tiré un téléfilm de l'histoire, Deux femmes qui a eu son petit succès et une belle audience. Mais ni son réalisateur, ni la société de production (filiale de Mediawan) n'ont pris la peine d'aller rencontrer, voire appeler Elisabeth Case, la fille de Monique, pour ce film.
Benoit Hocquet et Manuel Jacquinet.
Pour aller plus loin : Survivre à l'inimaginable, comment gérer le deuil périnatal ? Un livre, le seul publié dans le monde sur le sujet, par Pascale Vermont.
Photo de une : crédit © Edouard Jacquinet


