Sophie Vermeille, avocate, activiste et recherchée…

Publié le 12 mai 2021 par Magazine En-Contact
Sophie Vermeille, avocate, activiste et recherchée…

« Sans recherche universitaire indépendante aux croisements du droit et de l’économie, le pays reste aux mains d’une élite incitée à maintenir ses privilèges en droit comme en fait et ne va pas de l’avant », Sophie Vermeille.

La jeune femme qui s’exprime ainsi est avocate, indépendante, activiste et recherchée. Ses travaux et les dossiers qu’elle a été amenée à gérer ou suivre, et qui concernent par exemple Solutions 30, Casino/Rallye, Veolia, l’ont fait remarquer. Faut-il entendre ces voix dissonantes, qui dérangent parfois ? En tout cas aller à leur rencontre, pour comprendre ce qui les anime, sans céder à la tentation de discréditer hâtivement leurs travaux : la suspension récente du cours de Solutions 30, le départ récent de deux administratrices indépendantes chez Casino vont probablement faire sonner le téléphone de Mrs Vermeille. Ça tombe bien, la native d’Annecy en a plusieurs !

Sophie Vermeille - © Edouard Jacquinet

Manuel Jacquinet : Deux ou trois dossiers liés à des entreprises cotées en Bourse vous ont fait surgir dans le paysage juridico-économique en France, et présenter par certains comme la Erin Brockovich du droit des faillites et des actionnaires minoritaires Pouvez-vous nous les rappeler et nous dire ce que vous faisiez ou pour qui vous travailliez dans chacun de ces dossiers ?
Sophie Vermeille : Il est préférable que je ne parle pas publiquement de mes dossiers, ne serait-ce que parce que, dans un certain nombre d’entre eux, des enquêtes sont toujours en cours. Pour résumer, j’ai représenté ce qu’on appelle des vendeurs à découvert, dont Muddy Waters LLP, dans le dossier Casino/ Rallye. Mes clients étaient convaincus que le marché n’avait pas pris la mesure de la gravité des difficultés financières du groupe dont les holdings sont entrées finalement en procédure collective en mai 2019. Les vendeurs à découvert sont des clients difficiles à défendre car ils parient sur la baisse du cours de bourse des entreprises dans lesquelles ils ont identifié des fragilités non perçues comme telles par le grand public. Évidemment, cela ne plaît pas. La recherche a mis en évidence qu ils rendent service aux marchés même si parfois il peut y avoir des abus. Pour cette raison, je n’ai aucune difficulté à les défendre. Il m’arrive également d’intervenir pour le compte des actionnaires minoritaires, tant pour le compte de particuliers (dossier Solocal et Casino), que pour le compte d’investisseurs alternatifs (hedge funds), comme par exemple très récemment, dans le dossier Suez/Veolia. Je m’intéresse aux dossiers dont les droits des investisseurs sont bafoués par un capitalisme à la française qui permet, en l’état du droit et de la jurisprudence, à certains acteurs, par exemple un dirigeant ou un actionnaire de contrôle, de faire du tort à des tiers sans assumer et subir les conséquences de leurs actes.

Dans chacune de ces affaires, les réactions ont été vives, et ont créé des secousses dans votre vie personnelle. Y a-t-il des risques à bousculer le capitalisme français, lesquels et pourquoi ?
Dans certains dossiers dans lesquels j’interviens, il y a beaucoup d’enjeux financiers et d’ordre réputationnel. Il n’est donc pas surprenant que certains soient prêts à tout pour vous faire taire et pour faire en sorte que vous abandonniez vos clients. Soyons clairs, nous ne sommes pas en Russie où des avocats peuvent se faire tuer pour avoir pris des dossiers comme les miens.  Ceci étant dit, même en France, choisir ce type de dossiers peut entraîner des répercussions importantes, que ce soit dans votre vie personnelle ou dans votre vie professionnelle. Il faut savoir encaisser et rebondir.

Avec le recul, valent-ils la peine ou bien, autrement formulé, d'où vient cette envie de restaurer par exemple le droit des actionnaires minoritaires, ou des créanciers, l'une de vos spécialités ? 
Au-delà de l’idée de protéger les actionnaires minoritaires ou créanciers contre les actionnaires majoritaires, l’objectif est d’essayer de montrer qu’un autre type de capitalisme est possible en France. Un capitalisme moins fondé sur la  connivence, et  où les relations personnelles entre les acteurs de marché et les pouvoirs publics prennent moins de place. Ultimement, l’idée est de permettre au capitalisme français d’être plus transparent, plus respectueux des droits de chacun et donc plus efficace. J’entends ici être mieux à même de faire le tri entre les projets qui méritent d’être financés et les autres. Cela peut paraître très utopique mais il est acquis que les vertus du marché sont supérieures à tout autre système d’organisation et de financement de l’économie (à commencer par le système bancaire). En dépit des difficultés personnelles et professionnelles que j’ai connues, je n’ai aucun regret, je suis ainsi faite. J’espère que les personnes qui se retrouvent dans ce discours continueront à faire appel à moi pour les défendre.

Au sein de Droit et Croissance (D&C), le Think Tank que vous avez fondé, que cherchez-vous à faire, comment résumer la promesse de ce think Tank dont les travaux ont été repérés bien au-delà des frontières ?
Mes activités au sein du Think Tank et mes activités professionnelles sont bien distinctes, ce que certains ont eu du mal à comprendre (ou n’ont pas voulu comprendre). Le Think Tank cherche à démontrer que, pour que la France reprenne véritablement le chemin de la croissance, il faut significativement améliorer le niveau de la recherche aux croisements du droit et de l’économie. La faiblesse de la recherche française dans ce domaine est une des raisons principales de certains dysfonctionnements sur les marchés mais aussi plus généralement dans l’économie. En France, on donne davantage la parole aux historiens et philosophes qu’aux micro-économistes pour expliquer la marche du monde. Les juristes sont aussi (ou se sont mis eux-mêmes) en dehors du débat public, faute d’intégrer un raisonnement reposant sur les enseignements de la recherche en économie. Sans recherche universitaire indépendante aux croisements du droit et de l’économie, le pays reste aux mains d’une élite incitée à maintenir ses privilèges en droit comme en fait et ne va pas de l’avant, ces privilégiés freinant l’innovation et donc la croissance. C’est ma conviction profonde. 

Les fonds activistes sont parfois accusés de dépecer des entreprises endormies, de n'avoir qu'une visée court-termiste et spéculative. Cela correspond-il à une vision réductrice de leur rôle ? Le capitalisme français et ses animateurs, ses figures tutélaires n'est-il pas largement aussi dangereux de par sa consanguinité ? 
D&C ne défend pas en tant que tels les activistes, contrairement à moi quand j’interviens comme avocate. Les membres de D&C s’appuient sur la recherche académique au niveau international. Elle montre que dans l’ensemble les bénéfices de l’activisme sont supérieurs aux inconvénients. D&C défend l’idée que les marchés financiers, tout comme la démocratie, ne fonctionnent qu’à la condition qu’il y ait des contre-pouvoirs pour protéger la société de certains hommes tout puissants. En France, il y a un goût démesuré pour l’exercice du pouvoir de manière verticale, tout comme une attente immodérée dans l’arrivée d’un homme providentiel, que cela soit en politique ou dans l’entreprise. C’est extrêmement dangereux. A partir du moment où vous êtes convaincus de cela, vous comprenez l’intérêt, par exemple, d’avoir sur les marchés financiers des éléments perturbateurs qui vont rétablir un certain équilibre des pouvoirs entre dirigeants et investisseurs. Les pouvoirs publics doivent s’assurer que personne ne tire trop la couverture à lui au détriment de l’entreprise et in fine de l’intérêt général. Personne n’est exempt de critiques, même parfois ceux que je défends. Ceci étant dit, on observe qu’en France nos politiques et juges sont « capturés », parfois de bonne foi, du fait de leur ignorance, par les puissants en place. Je ne crois pas à la thèse selon laquelle il y aurait un complot généralisé pour permettre à une élite de s’enrichir au détriment de la majorité. 

En-Contact N120

L'association Anticor s'est fait tacler récemment pour avoir reçu des fonds et soutiens légalement versés, mais provenant d'un entrepreneur disposant de comptes et de holding localisées notamment au Luxembourg. Le fléchage des donateurs, des soutiens de Think Tank doit-il être opéré ?
Tout est public et en ligne sur notre site web. Droit & Croissance n’a pas besoin de beaucoup d’argent pour fonctionner. En temps normal nous n’avons pas besoin de plus de 150.000 euros par an, sachant que dans ce budget, une très grande part sert à régler le coût d’organisation de conférences internationales organisées sur nos thématiques. Nous faisons attention à ne dépendre d’aucun grand donateur et d’aller chercher des sources de financement auprès de gens dont les intérêts ne sont pas alignés. Le Think Tank forme des jeunes à devenir des avocats dans les cabinets les plus prestigieux (qui défendent plutôt les rentiers que les perturbateurs contrairement à moi) ou à faire de la recherche dans les meilleures universités dans le monde. En échange, ils contribuent au bon fonctionnement de l’association, ce qui nous permet d’avoir des coûts de structure très faibles et donc de préserver l’indépendance du Think Tank. Personne de l’extérieur ne peut influencer notre recherche et cette certitude conduit des universitaires très prestigieux, que cela soit à la Yale Law School, à la Toulouse School of Economics, à Columbia Business School ou encore à Oxford University, à nous apporter leur soutien.

Sophie sait jouer aux échecs en 3 dimensions

Ce que dit d’elle Carson Block, le fondateur de Muddy Waters Research.
“I engaged Sophie as part of our legal team because she knows how to play 3-D chess. First, she has proven herself to be a tenacious fighter with tremendous courage and stamina. Just as important, she had developed an excellent understanding of the politics, relationships, and motivations of people in government, the media, and the regulator.”

Par Manuel Jacquinet

Pour aller plus loin et découvrir quelques voix indépendantes, c’est ici.

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