Service au client et à bord : Rien à foutre, le film qu’il faut vite aller voir. Au cinéma Publicis ?

Publié le 18 mars 2022 par Magazine En-Contact
Service au client et à bord : Rien à foutre, le film qu’il faut vite aller voir. Au cinéma Publicis ?

A la rédaction d’En-Contact, on pense depuis longtemps que le service client est un vrai et difficile métier, qui s’apprend. Et où les procédures importent. Dans un 1er film passionnant et ambitieux, remarquablement interprété, une hôtesse de l’air traverse le ciel et sa jeunesse guidée par un motto : Rien à foutre ou plutôt Carpe Diem. Tous les superviseurs (de cafétérias, de fast-food, de centres d’appels ou d’équipes de nettoyage à bord etc) devraient aller voir ce film. Au Publicis Cinémas ?

Le sujet : Cassandre, 26 ans, est hôtesse de l’air dans une compagnie low-cost. Vivant au jour le jour, elle enchaîne les vols et les fêtes sans lendemain, fidèle à son pseudo Tinder « Carpe Diem ». Une existence sans attaches, en forme de fuite en avant, qui la comble en apparence. Alors que la pression de sa compagnie redouble, Cassandre finit par perdre pied. Saura-t-elle affronter les douleurs enfouies et revenir vers ceux qu’elle a laissés au sol ? 

La réalisatrice JULIE LECOUSTRE

 

Entretien* avec EMMANUEL MARRE & JULIE LECOUSTRE Réalisateurs et scénaristes 

Comment êtes-vous arrivés à ce personnage, et du personnage à son interprète, Adèle Exarchopoulos ? 

Emmanuel Marre : Rien à foutre est né d’une image, d’une double image, plutôt. Un jour je me suis retrouvé sur un vol Ryanair au premier rang, juste en face de l’hôtesse. Au décollage je l’ai regardée : à l’évidence elle allait très mal, comme si elle se débattait avec une blessure profonde. C’était une vision très forte. Et puis, il y a eu le « ding », elle a décroché sa ceinture et là, seconde image, elle a arboré un immense sourire et a commencé à sortir le chariot des boissons, proposer des trucs à vendre... La dichotomie entre ces deux images, ce moment d’introspection et cette agitation professionnelle, était puissante et amenait une question : qu’a-t-elle laissé au sol, cette jeune femme, avant de s’envoler ? Plus tard, j’ai repensé à cette scène et à un tableau de Hopper, L’Ouvreuse, et j’ai eu envie de déplier cette double image. Le film est né de là, et non pas d’un personnage, ce qui d’ailleurs posait des problèmes de casting. La directrice de casting me demandait : c’est qui, ton personnage ? Et je répondais : je ne sais pas ! Au départ nous voulions confier le rôle de Cassandre à une véritable hôtesse de l’air et d’ailleurs nous avions financé le film comme cela. Mais j’avais quand même Adèle dans un coin de la tête, et quand on s’est décidés à la rencontrer, on a senti dès le premier rendez-vous que quelque chose résonnait avec elle. D’abord, on voit tout de suite que ce n’est pas la même fille que l’on voit dans les magazines. Et puis sa mélancolie, l’espèce de détresse qu’elle dégage, sa capacité à vriller tout à coup pour s’éteindre l’instant d’après, tout cela nous a convaincus qu’elle pouvait être Cassandre (..)

Qu’aviez-vous envie de montrer du métier d’hôtesse de l’air ? 

EM : Nous ne voulions pas faire un « film de métier », c’est-à-dire écraser le personnage sous les déterminations du système, et lui refuser toute liberté, toute vie intérieure. On est plutôt parti de quelqu’un que ce métier-là, et les conditions de travail propre au low-cost, arrangent bien au fond. 

JL : Il y a eu un long temps de rencontre avec les gens qui travaillent pour les compagnies low-cost, qui relevait autant du casting que du documentaire. Malgré les conditions de travail et la rémunération misérable, c’est un métier qui fait toujours rêver et les candidatures ne manquent pas. On a appris beaucoup sur les conditions de vie des hôtesses : elles sont très jeunes, viennent de toute l’Europe, de plus en plus des pays de l’Est, et vivent souvent en petites communautés apatrides, dans des colocations près des aéroports. Elles sont en décalage permanent, il n’y a plus de semaines, on leur donne un planning hebdomadaire et elles découvrent leurs destinations. Ça nous intéressait que le personnage se perde dans un non-temps, entre des non-lieux. C’est une vie épisodique : au moment où elle ferme la porte de l’avion, l’hôtesse se coupe de tout. Ça résonne avec le geste du « swipe », ce coup de pouce qui sur une application de rencontre, fait passer d’un rendez-vous potentiel à un autre. Et avec le fait que lorsqu’on demande à Cassandre depuis combien de temps elle travaille, elle est obligée de regarder la chronologie de son Instagram. D’ailleurs, quand on regarde les Instagram des hôtesses, on ne voit que des photos de ciel, de hublots, de tarmacs, toutes interchangeables. Elles vont dans trois pays par jour, mais elles ne voyagent pas. Cassandre vit dans une destination de vacances, Lanzarote, mais elle ne connaît pas son lieu de vie. 

EM : Pour autant, on ne voulait pas tomber dans le cliché de la dénonciation de la vie moderne comme non-vie. On dit que le numérique nous coupe de la vraie vie, mais dans le numérique, dans les rencontres via des applications, il y a aussi des étincelles de vie, et elles n’ont pas moins de valeur que les autres. On ne voulait pas filmer l’absence de rencontres, mais l’impossibilité de la rencontre. Cassandre voit du monde tout le temps, et avec chacun il pourrait se passer quelque chose. Mais c’est impossible à cause de son mode de vie. Quand elle ferme la porte de l’avion, quand elle swipe sur son téléphone, c’est fini, elle passe à autre chose. Pendant les essais, on s’est rendu compte que beaucoup d’hôtesses ont choisi ce métier pour fuir quelque chose, un drame, un amour déçu... C’est un film qui parle de solitude, et ce qu’on a trouvé à Dubaï en période de Covid, avec ces petits carrés dessinés au sol pour isoler les gens, figure aussi ce qui arrive dans le monde du travail, où l’on essaie d’atomiser les travailleurs, de casser les solidarités, les liens. Cassandre ne fait que croiser une multitude d’individualités, mais aucun véritable lien n’est possible. Et quand elle revient chez elle, elle retrouve ce lien qui dure, solide. C’est ce qu’elle exprime à sa façon en disant à sa sœur « je suis désolée ». Désolé, pas au sens de l’excuse, mais au sens étymologique : désolé, c’est ce qui n’est pas habité. Cassandre est en état de désolation, elle n’habite nulle part et elle n’est pas habitée. 

 

*Extraits du dossier de presse du film.

 

Dans le numéro 124 d’En-Contact, une interview du producteur du film, Kidam, et un focus sur le réalisme du film dans sa description des processus de formation, des entretiens d’évaluation ou de “recadrage” par les managers. Les hôtesses de l’air ont également des objectifs de commande et de CA à réaliser, doivent afficher un sourire permanent et maitriser les actes et paroles pour gérer les situations de crise. Tout ceci y est parfaitement montré, filmé, avec une Adèle Exarchopoulos remarquable de justesse. Dommage que le film ne soit pas plus “poussé”. Il passe encore en salles et  à Paris, en haut des Champs-Elysées, au Publicis Cinéma. Une jolie salle !

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