Roberto Baggio sur le banc de touche ? Il faut lire Les Barbares, d'Alessandro Baricco

Que peut notre culture face aux assauts du monde actuel ? En 2006, dans Les Barbares, Alessandro Baricco proposait une lecture décapante de la mutation en cours à travers des exemples concrets : le vin, le football, Google, la musique classique. Elle demeure d'actualité et reste passionnante. Depuis, l'IA accélère cette mutation.
En voici quelques courts extraits :
Préface à l'édition française éditée par Gallimard
J’ai écrit ce livre en 2006 sous forme d’épisodes. Tous les cinq ou six jours, j’en publiais un chapitre dans La Repubblica, le quotidien italien auquel je collabore. J’écrivais en direct, ce qui signifie que, lorsqu’un épisode paraissait, je n’avais pas encore rédigé le suivant : les commentaires à chaud que je lisais en ligne, les réactions d’amis, de parents ou de voisins pouvaient donc modifier chaque jour ce que je pensais et par conséquent le livre lui-même. C’est une curieuse façon d’écrire un livre. Aujourd’hui, avec quelques années de recul, je peux dire que c’était une façon plutôt barbare, comme si, pour étudier les dauphins, j’avais entrepris de vivre à la manière des dauphins. Quoi qu’il en soit, je me rappelle que cela m’était venu assez facilement.
L’habituel sermon sur les jeunes qui ne lisent plus, qui vont dans les fast-foods
Déjà, alors même que je l’écrivais, un épisode après l’autre, puis par la suite, lorsqu’il est paru en un seul volume, Les barbares a beaucoup fait discuter, il y a eu de nombreuses polémiques. À l’évidence, il traitait d’un sujet qui intéressait tout le monde et dont il était urgent de débattre : l’impression que notre planète était victime d’une sorte d’apocalypse culturelle, d’une spectaculaire plongée dans une barbarie nouvelle. Face à un tel phénomène, le trouble, voire la terreur, était tel qu’il m’a fallu un certain temps pour faire comprendre que mon livre n’était pas une critique des barbares : patiemment, j’ai souvent dû expliquer que je l’avais au contraire écrit pour tenter de comprendre les barbares, au cas où ils aient en fait raison, eux. Quand j’expliquais cela, mon interlocuteur du moment (un intellectuel ou un journaliste) sombrait fréquemment dans un abîme d’indignation et de désapprobation, à croire que je venais de lui soustraire ses cadeaux de Noël. Et en effet, je lui avais soustrait une bonne raison de s’indigner et d’afficher son mépris, ce qui, on le voyait bien, ne lui plaisait guère. C’est une chose dont je suis très fier : après Les barbares, beaucoup de gens ont été forcés d’accepter qu’ils ne pourraient plus s’en tirer avec l’habituel sermon sur les jeunes qui ne lisent plus, qui vont dans les fast-foods et ignorent qui est Michelangelo Antonioni. Désormais, avant de prendre de haut ce qui se passe, ils devraient transpirer au moins un peu.
Dans la mesure où les maisons d’édition sont pour bon nombre d’entre elles des forteresses de la (sublime) civilisation que les barbares sont en train de transformer (à plus ou moins juste titre), il m’est régulièrement arrivé d’avoir du mal à obtenir que ce livre fût traduit. Il doit s’agir d’une forme inconsciente d’autoprotection. Ou peut-être que je surestime la qualité de mon travail, je ne sais pas. Le fait est qu’il a fallu sept ans, par exemple, pour qu’il soit traduit en anglais, et huit pour avoir le plaisir et le privilège de tenir dans mes mains l’édition française que vous avez devant vous. Une éternité, pour un livre qui parle du présent en essayant d’entrevoir l’avenir. Naturellement, entre-temps, beaucoup de choses ont changé. Twitter, en particulier, n’existait pas encore (le réseau est né dans ces mois-là, pour être tout à fait précis), et l’idée d’une catastrophe économique imminente apparaissait aussi saugrenue que d’imaginer que nous puissions être les descendants de Martiens perdus dans l’espace. Toutefois, je n’ai pas tenté de corriger les erreurs, de mettre à jour les exemples ni d’ajouter des chapitres consacrés aux dernières nouveautés : je voudrais que ce livre soit lu comme un livre de 2006, avec l’avantage supplémentaire de savoir ce qui s’est passé ensuite. J’aurais tenté de le corriger si je l’avais jugé dépassé : mais je reste persuadé que les thèses fondamentales défendues par le livre continuent à graviter non loin du cœur de ce qui se passe sur notre planète.
Si vous deviez vous apercevoir que ce n’est pas le cas, prévenez-moi. Alessandro Baricco, Mai 2014

Pourquoi les barbares ont remplacé Roberto Baggio
(…) pages 73 à 75
Si vous voulez comprendre ce que les barbares gagnent à éliminer Baggio, vous devez comprendre par quoi ils le remplacent. En football, pour ceux qui connaissent, c'est limpide et clair. Si on renonce à Baggio, c'est qu'on a inventé un système de jeu moins bloqué, où la grandeur de l'individu est redistribuée sur chacun des joueurs, si l'on peut dire, et où l'intensité du spectacle se répartit. Tout en étant un jeu d'équipe, le football d'avant vivait beaucoup des duels personnels et d'une nette division des tâches. Le foot moderne semble s'être obstiné à briser cette parcellisation du sens, en créant un évènement unique auquel prennent par tous les joueurs, de façon constante.
(…)
Pour que tout puisse arriver dans n'importe quelle partie du terrain, il faut courir vite, jouer vite, penser vite. Le juste milieu va vite. Le génie est lent. Dans le juste milieu, le système trouve une circulation rapide des idées et des gestes. Dans le génie, dans la profondeur de l'individu le plus noble, ce rythme est brisé. Un cerveau simple transmet des messages plus rapidement, un cerveau complexe les ralentit. Un joue moderne fait circuler la balle, Baggio la fait disparaître. Il vous fait peut-être un tour de magie au passage, mais c'est le système qui doit vivre, pas lui. Quand les barbares pensent au spectaculaire, ils pensent à un jeu rapide dans lequel tous jouent en même temps en élaborant le plus grand nombre de solutions possible. S'il faut pour cela laisser Baggio sur le banc de touche, ils le font (…)
Les livres écrits sur les grands footballeurs ou par des grands footballeurs sont souvent plus instructifs qu'il n'y paraît.
Photo de une, portrait d'Alessandro Baricco © Niccolò Caranti