Lounis Goudjil : Diplomate, sniper et triangulateur

Le 11 juillet 2018 par Magazine En-Contact

#Citizen Kane//

Les entretiens qui suivent ont été déclassifiés. Ils ont été menés depuis des années, entre la rue Paul Dupuy et la Place aux Bois, au-dessus des quais de la Compagnie des Bateaux. Paris, Annecy, Doussard, l’agent Lounis est passé dans ces villes mais l’histoire commence à Oran ou à Halle, je ne sais plus trop. Ouvrons le dossier.

C’est lorsque des DSI (directeurs des systèmes d’information) réputés, salariés de très fameux outsourceurs, ont été aperçus sur le stand de sa petite entreprise, qu’on a commencé, dans le métier des centres d’appels, à parler de Lounis Goudjil. Pourquoi diable des cadres que tous les prestataires tentent de voir et rencontrer (pour leur proposer leurs services), habitués aux danses du ventre sur Linkedin, se déplaçaient-ils en personne sur un stand ?
Sur le champ de bataille auquel ressemble le paysage des télécoms depuis son ouverture, le fondateur de Manifone ne vend pas de kalachnikovs, ne dispose pourtant pas d’un stock de pièces détachées recherchées. Sa mission, qu’il a acceptée, est plus paisiblement, tranquillement, d’acheminer la voix -via les bonnes routes-, d’organiser des entretiens durant lesquels les parties peuvent échanger. Des « tueurs » serbes l’aident dans cette mission, qu’il a connus dans des bars, comme d’autres personnages importants de son entourage.

Pièce à conviction 1 : extraits des retranscriptions d’entretiens enregistrés

Lounis Goudjil, fondateur de Manifone – © Edouard Jacquinet

En-Contact : D’où venez-vous Lounis ?
Lounis Goudjil : Je suis né, à Halle-sur-Saale, en Allemagne, en Octobre 1966. Ma mère est une allemande de l’est et mon père, lui, est algérien. J’ai passé mon baccalauréat C à Oran, en Algérie et suis entré à la faculté des sciences à Grenoble. Un DEA à Aix-en-Provence, puis un Mastère en « Strategic Management » à HEC.

Pas si vite, quand et où rencontrez-vous Chakib ?
Vous parlez de Chakib Abi-Ayad, mon ami et associé ? C’est à HEC, précisément.

C’est à Jouy en Josas que vous avez conçu ce système qui intéresse tant de gens ? Il va falloir commencer à nous dire la vérité, Lounis. Dans le bureau du dessus, ils ne seront pas si patients. Les deux serbes, que vous appelez avec affection « des tueurs » dans les enregistrements, à quel moment les rencontrez-vous ?
C’est en effet une longue histoire. Mon premier job m’a amené à Saint-Rivalain, dans le Morbihan. J’étais chef de produit et commercial pour différents produits non-tissés en charge de l’international pour une société industrielle américaine qui s’appelait Lydall. Ensuite, et toujours pour une société américaine, j’ai occupé le poste de directeur marketing et ventes.
Après ces diverses expériences en entreprises américaines, avec Chakib, on a créé Export Booster, une société de conseil en marketing BtoB pour des sociétés américaines désireuses de s’implanter en Europe. L’aventure s’est soldée par un dépôt de bilan après des expériences de diversifications hasardeuses en Algérie.

On retrouve pourtant votre trace à Vannes et toujours avec Chakib… et là vous êtes bien dans les télécoms ?
Oui et non. J’ai en effet créé Manifone à Vannes, en 2006, mais Chakib ne m’a rejoint en tant qu’associé et Directeur Commercial que fin 2011. L’idée de départ était de fournir un service BtoC de téléphonie discount aux personnes appelant beaucoup l’international depuis leurs mobiles. Le principe était simple : remplacer les numéros internationaux appelés par des numéros français de substitution. Un virage stratégique vers le BtoB est opéré en 2012, du fait de l’apparition des opérateurs mobiles ethniques et de l’avènement de Skype et autres, comme Viber, etc. Notre business historique était condamné…

On y reviendra, n’essayez pas de nous perdre. Vous êtes bien là, ni condamné ni agonisant, si j’en juge par ces putains de classements à la noix des Top Croissance ceci, FT best performers… Vous l’avez oubliée, la première règle, la discrétion ?
Vous ne devriez pas mettre tout le monde dans le même sac. Le Financial Times ne publie pas de classements pour faire plaisir à ses lecteurs ou ses annonceurs. Ils nous ont trouvé, nos chiffres étaient bons, on a pensé qu’après ces années dans l’ombre, on avait le droit de sortir de nos planques. La guerre froide, c’est fini. D’ailleurs, tout s’est joué précisément à Vienne.

[ Il va nous rendre fous, Vienne maintenant ! Agent Lounis, les films d’espion avec Lino Ventura, des rencontres dans des squares, devant le kiosque à musique, c’est terminé On ne va pas y passer la nuit. Il nous reste un petit quart d’heure, et selon ce que vous allez nous raconter, le dossier, on le referme. Ou pas. ]

Pièce à conviction 2 : extraits des enregistrements 2014. Archives annéciennes.  2 Place aux Bois…

Qui est Bill Lonstein, dont vous avez croisé la route, et Jo et Robbie ?
Bill Lonstein a été mon premier boss, un commercial hors pair. Je repense souvent à ce voyage, effectué ensemble à Copenhague durant lequel un client nous a amenés déjeuner dans un restaurant qui ne servait que des harengs. Bill a englouti un demi-kilo de ces poissons. Il a goûté toutes les sauces, en complimentant notre client sur cette belle tradition saisonnière. Quand on a quitté le restaurant, Bill m’a avoué qu’il détestait les harengs.
Pour Jo et Robbie, ça ne s’est pas passé de la même façon, et il faut bien que vous la compreniez. On est en 2005-2006 et dans mon activité à l’époque, j’avais dû m’intéresser aux accès internet, aux satellites et à une société Hughes Network Systems avec laquelle j’étais en affaires. Dans une réunion de distributeurs, je croise un gars, qui a depuis fondu les plombs et dont j’ai plus tard compris qu’on était quasiment le seul client mais aussi un autre, incroyable. Un fou furieux, que j’ai pris au début pour un américain. C’était Thomas, un Serbe de 21 ans. On a fait connaissance, j’avais de sérieux problèmes pour faire coder et trouver des solutions en voix sur IP, il m’a mis en contact avec Jo à Novisad. Novisad c’est une grande ville universitaire, de très bonne réputation. Jo y était étudiant en informatique. Quand je me suis retrouvé un soir, dans l’appartement HLM où il vivait chez la grand-mère de sa copine, je n’ai pas fait le fier. Mais avec Robbie, ce sont des tueurs, dans leur domaine. Avec eux, j’ai pu résoudre de vrais problèmes et mettre en place les solutions techniques qui semblent fonctionner, si j’en crois nos clients. Ils vivent toujours là-bas.
Et comme je sais que vous allez ensuite me poser une autre question, deux même, je vais y répondre tout de suite. Comme ça, on va pouvoir tous retourner à des choses plus concrètes.
Chakib m’a rejoint en 2011, il n’était pas là dès le début mais cette même année, il avait achevé ses missions ailleurs. Un de nos actionnaires historiques est venu me voir, sympa, un gars qui avait vendu sa boite dans les équipements de marine. Un monsieur de parole. Quelques mois après, il est décédé. Son épouse a désiré céder les actions dont elle avait hérité et que Chakib a pu acheter alors.
Et pour ma femme, c’est également dans un bar qu’on a fait connaissance, en Bretagne, il y a longtemps. Vous vous souvenez que j’y suis passé ? Je vois deux nanas qui rentrent dans le bar où on était et qui s’apprêtent à ressortir, aussi vite. Je leur ai dit qu’il y avait de la place à notre table…

C’est incroyable, les rencontres que vous faites, partout dans le monde, le soir et le jour, sans vous prendre une balle. Et d’avoir une vie rangée, des enfants, sacrée couverture…
Je suis fils d’un diplomate algérien qui s’est marié un jour avec une Allemande de l’Est et nous a trimballés avec mes frères et sœurs, dans de multiples endroits. Mais ma sœur est cardiologue, vous savez. Un jour ou l’autre, on a tous envie de se poser.

Celle qui est cardiologue ? Celle qui a mis un peu d’argent au début ?
Oui. Heureusement, il a fallu du temps et des années, avant de parvenir à finaliser les développements, le recrutement de l’équipe.

[ Lounis Goudjil a dû interrompre l’entretien, au motif qu’un très grand prestataire de centre d’appels, apparemment en délicatesse technique avec son opérateur, le sollicitait pour savoir si Manifone pouvait mettre en place des centaines de SDA et router les appels. La vérification de la conversation téléphonique que LG a tenue alors – que nous avons interceptée et dont nous avons vérifié l’intégrité (opération Lipsadon) – confirme les dires de LG. Manifone semble bien en capacité d’assurer les acheminements complexes et organisations d’entretiens vocaux entre prospects et fournisseurs. Les requêtes techniques ont été transmises aux services adéquats. La chanson que LG évoque dans la note du 14 mars et les motifs de son stockage sur les fichiers sonores familiaux semblent également véridiques. ]

Note du 14 Mars : Quelle est la signification de Son of a…, une musique qui t’inspire, qui vous a aidé à passer un cap ou une étape ?
Son of a Preacher Man ? C’est un extrait de la bande annonce du film Pulp Fiction, de Quentin Tarantino. Mon premier enfant, Mehdi, ne se calmait que lorsque je mettais ce morceau en boucle et que je marchais avec lui, dans mes bras, autour de la table du salon.

Par Manuel Jacquinet

Découvrez la seconde partie de cette interview, ici.

Retrouvez tous les Citizen Kane de la Call Center Industry !

En savoir plus sur Manifone.

Manifone sera présent à Expérience Client/The French Forum !

 

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