Les nouveaux chiens de garde*

Le 24 octobre 2012 par Magazine En-Contact

Édito N°70 /

Ce qui me rassure beaucoup, en cette rentrée agitée, dans ces temps difficiles où chacun devrait pouvoir compter sur son prochain, c’est qu’on a au moins des journalistes qui font leur travail, et très courageusement.
Parfois même, certains d’entre eux prennent des risques insensés pour faire ce qui constitue l’essence de leur métier : enquêter, raconter le réel, aider à le décrypter, voire même dénoncer…
C’est le cas, par exemple, de Benoît Duquesne, l’homme qui, sur une chaîne du service public a conçu et anime une émission dont le titre évoque les meilleurs romans de John le Carré : Complément d’enquête. Grâce à son émission du 6 septembre, on a bien compris ce que peut faire M. Arnaud Montebourg  pour créer ou maintenir des emplois, notamment dans les centres d’appels. Et Dieu sait qu’il a été aigu et incisif pour démonter les mensonges répétés de Jean-Paul Huchon, président de la Région Ile de France. (voir notre avis plus détaillé en page 21)
Mais c’est Matthieu Pechberty, au Journal du Dimanche, qui lui dispute la palme de l’enquête la plus fouillée sur les délocalisations des centres d’appels en offhsore et les subtilités des services clients premium : après deux appels à la rédaction du magazine – une heure d’entretien en tout – et l’envoi de douze pages de commentaires, et des dossiers de presse des mesures proposées le 4 juillet par votre serviteur, on a l’impression à la lecture de son papier dans le JDD du 22 juillet qu’il a surtout compris et intégré la boutade de Woody Allen : « J’ai lu Guerre et Paix avec la méthode de lecture rapide; ça se passe en Russie ».
Heureusement qu’à la tête de M6,  Nicolas de Tavernost avait  décidé de déléguer ses limiers de Capital pour nous expliquer les coulisses de l’arrivée tonitruante de Free Mobile : ouille ouille ouille, on allait enfin savoir comment un businessman très pragmatique pouvait gagner des sous avec des forfaits à 2 euros, créer 1 500 emplois dans des centres d’appels annoncés à Colombes et Ivry et qui s’avéraient plutôt massivement localisés à Tataouine… Le reportage a fait un carton… non, pardon. Il est dans les cartons, et il n’en sortira pas (voir page 20).

Top of the Top ? Numéro 1 au Billboard du Pulitzer de pacotille, let me introduce un autre Nicolas : Demorand**. Il a fait Normale Sup’, mais depuis sa prépa et Fontenay aux Roses, il confond provocation et foutage de gueule, et la rigueur intellectuelle, il a dû l’oublier sur le quai du métro. Nicolas, jusqu’à preuve du contraire, même si ça vous choque, la liberté de circulation est inscrite dans nos droits. Bernard  Arnault, que je n’ai pas la chance de connaître, peut faire ce qu’il veut de sa carte vermeil et de ses dollars ou euros. Quand on dirige, comme monsieur Demorand, un journal qui agonise depuis 20 ans, que la moitié des exemplaires déclarés vendus sont livrés gracieusement aux salons Grands voyageurs de la Sncf, que les soins palliatifs sont administrés au mourant avec les perfusions d’un milliardaire (Edouard de Rothschild), la vraie provocation, ce n’est pas des couvertures à deux balles, faussement polémiques, c’est de repartir sur le terrain. Accessoirement, de payer un correcteur ou de donner du temps à Catherine Maussion, la journaliste spécialisée de sa rédaction qui suit notre secteur depuis des années et qui commet en moyenne trois ou quatre fautes majeures par papier qu’elle y consacre (on va supposer, par manque de temps).
Le réel dans notre pays est devenu, à bien des égards,  suffisamment effrayant, pour n’avoir pas besoin de « postures » en couverture. Il y a quelques mois, c’est une autre couverture, celle du Nouvel Observateur, qui m’avait titillé. Elle disait, « Au secours ! Sarkozy Revient ». On a bien compris que c’est la presse désormais qui doit nous dire qui est «autorisé» à partir du pays, quand, qui ne doit pas revenir, ce qu’il faut laisser au passage si on s’en va… Mais c’est le même journal (il y a longtemps conçu et rédigé par des journalistes de gauche) qui sort simultanément un supplément « Obsessions », un attrape-pubs pour Hermès, Tag Heuer, Mercedes… Le genre de supplément qu’on n’avait pas du tout dans le paysage français – il y en déjà seulement 50 similaires…

Alors si vous voulez, Nicolas, Matthieu, Benoît, Laurent, vous les nouveaux intouchables de notre Vème république, comprendre vraiment comment se développe l’économie numérique, pourquoi les centres d’appels eux aussi, se sont fait la malle, on vous invite, quand vous voulez. Il faudra simplement passer le périphérique, et dans certains cas, prendre l’avion ou mettre un micro-casque sur la tête.

Je crois définitivement que Bernard, s’il a fui, c’est qu’il a peut-être, malheureusement… tout compris ?

Manuel Jacquinet,

Édito rédigé en octobre 2012

*Un film documentaire sorti en salles il y a quelques mois, à voir. Très instructif, bientôt en DVD on l’espère.
** Rédacteur en chef de Libération

 

 

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