Yves Chamberland, le fondateur du Studio Davout est VIVANT. Et il joue du piano, assis…

Publié le 11 mars 2021 par Magazine En-Contact
Yves Chamberland, le fondateur du Studio Davout est VIVANT. Et il joue du piano, assis…

Il y a quatre ans, l'un des plus grands et fameux studios d'enregistrement au monde fermait, en France. Il s'appelait le Studio Davout. Une école devait prendre place à l'emplacement de l'ancien cinéma, transformé en studio mythique. La photo qui suit démontre que l'école n'est pas encore tout à fait ouverte, alors on est allés questionner le fondateur, toujours vivant: Yves Chamberland.

© Edouard Jacquinet

Ce soir, au studio 104* à la Maison de La Radio, quelques parisiens auront la chance d’assister au concert de Feu ! Chatterton, à l’occasion de la sortie de leur dernier album. Il y a quelques jours, on a eu la chance d’aller rencontrer, pas loin de la Seine encore, une autre légende de l’enregistrement.

Le dernier des grands mohicans -de génie- parmi ceux qui ont fait le son et son histoire en France, l’homme qui a créé l’un des plus grands studios au monde, celui où ont été enregistrés des milliers de disques, des musiques de film plus célèbres les unes que les autres est encore vivant. Il s’appelle Yves Chamberland, est resté lui-même, grognon selon ceux qui l’ont bien connu. On est allés rencontrer le fondateur du studio Davout, dans la petite maison de retraite où il passe ses journées, dans le 15ème arrondissement à Paris.

Manuel Jacquinet : Que faites-vous de vos journées et pourquoi vivez-vous ici, dans une maison de retraite ?
Yves Chamberland : Je me fais chier ; ici il n’y a rien à faire et le restau est cher. Entrée plat, dessert 25-30 euros et c’est même pas très bon. Alors je sors faire mes courses et de temps à autre, pendant les vacances, je vais voir d’anciens amis ou ingénieurs du son, mais tout ça, c’était avant ce virus. Et je suis là parce qu’un jour, je me suis dit ou j’ai été convaincu que c’était la bonne solution. Toutes mes affaires sont là désormais, j’ai quitté l’appartement où je vivais. J’ai vendu ma dernière voiture.

Vous souvenez vous de ce qui vous a amené à créer Davout ?
Je voulais travailler chez moi, dans un studio qui soit le mien, et conforme à ce que demandaient les clients, les groupes. Mais je ne me rappelle plus tout très bien, je dois vous dire. Je me rappelle qu’on a eu jusqu’à quatre grands studios et que les plus grands ingénieurs du son sont passés et ont travaillé. Vous allez me filmer longtemps avec ce truc ?

(nb: on a pris des notes et filmé avec un smartphone).

Vous avez travaillé, avant de créer Davout, chez Europa Sonor et dans d’autres studios. Et vous alliez souvent aux États-Unis, à l’époque, pour trouver le bon matériel, identifier ce qui pourrait faire la différence. C’était une passion qui vous venait d’où ?
Je ne me rappelle plus trop bien, c’est loin. Alors, vous avez fait un livre sur les studios ?

Il a feuilleté le livre, regardé les images dont certaines sur lesquelles il s’est arrêté, avec son œil malicieux et qui vous transperce. Au distributeur, il a demandé un café sucré, très sucré, et tout s’est achevé au sous-sol, dans une grande salle de son antre parisien, bien loin du Bd Davout. 

Yves Chamberland : Il n’y a jamais personne ici, et c’est grand. Et je ne sais plus jouer. J’étais batteur de jazz. D’ailleurs j’ai enregistré plein de jazz, j’ai un concert de Michel Petrucciani, les bandes enregistrées et je vais le sortir et en faire un disque mais avec tout ça, je n’ai pas le temps de m’en occuper.

Yves Chamberland a enlevé sa casquette, s’est assis au piano et a joué quelques mélodies. Une vidéo à découvrir, quatre ans après la fermeture définitive des Studios Davout.

Créé en 1965 et fermé définitivement en avril 2017, parce que la Mairie de Paris a désiré récupérer les lieux pour y construire une école ( qui n’a toujours pas vu le jour ) le Studio Davout a été un des premiers très grands studios de légende en France, à la même époque que le Château d’Hérouville. Créé par Yves Chamberland, musicien et ingénieur du son, vite rejoint par Claude Ermelin, Davout va installer définitivement la France parmi les très grandes nations dans le monde de l’enregistrement. De très nombreuses musiques de film y ont été enregistrées mais pas uniquement: Maxime le Forestier, Prince, les Talking Heads, les Stones y sont venus.
Yves Chamberland reprendra ensuite et parallèlement le Château d’Hérouville créé par Michel Magne. Davout sera repris ensuite par les époux Putti, un couple qui a fait fortune dans les magazines de charme, puis Gilbert Castro, une autre personnalité de la musique en France. Les studios 104, 105 et 106 de Radio France, tous situés à la Maison de la Radio, sont également quelques-uns de ces studios où se sont écrites des pages historiques de l’enregistrement musical en France. Toutes ces histoires et des témoignages exclusifs sont à retrouver dans le livre de Manuel Jacquinet, sorti en novembre 2020.

Ci-après, un article passionnant, intégré dans le livre, et écrit par Pierre Lafitan pour Guitare Magazine, en 1983. Reproduit avec l’aimable participation de son auteur.

Davout 1973 enregistrement musique Film L’HERITIER – © DR

Davout, un vieux grognard

Pas de grand studio sans grand taulier, visionnaire, caractériel, certains diront de « caractère affirmé ». En relisant ce passionnant article datant de 1983, on saisit mieux que Davout, tout comme Ferber ou Gang, ne sont pas que des lieux équipés d’une console. Y rôdent des propriétaires qui ont des visions et des convictions, tel Yves Chamberland. Par Pierre Lafitan, Guitare Magazine, 1983.

Si tu ne vas pas à Davout, Davout ira à toi. Quoique ne possédant pas, jusqu’à plus ample informé, de racines gasconnes, Yves Chamberland cultive cette maxime avec un réel bonheur. Non content d’accueillir les artistes chez lui, il va à leur rencontre, grâce au studio mobile. Et pas n’importe quels artistes. En vrac : Croisille, Salvador, Perret, Cordy, Trénet, Roussos, Mathieu, Simon, Souchon, Ribeiro, Béart, Bécaud, Prucnal ; plus les ténors du classique et les cinglés du jazz.

Chamberland n’a pas d’a priori musicaux. Tout ce qui est bon et rare lui est cher. Sa fierté : mettre à la disposition des grands du spectacle un matériel performant. Car le personnage est d’abord technicien. Dûment diplômé (maths sup., brevet « radio et radar » de l’armée), il a fabriqué, jeune, des consoles, micros, amplis, à l’aide de pièces détachées qu’il dénichait dans les surplus américains. Plus tard, il a construit quatre ou cinq studios dont la première salle Wagram (en 1958), avant de faire équipe, en 1962, avec Jean-Michel Pou-Dubois, à Europa Sonor. Ce studio, installé rue Charcot dans une sorte de salle de patronage et qui ne payait guère de mine, proposait aux amateurs médusés, tenez-vous bien, un trois-pistes. Le premier 3 pistes français. Yves Chamberland régnait sur les boutons, visiblement heureux. Deux ans après, pourtant, il claque la porte et, en 1965, fonde le studio Davout, dans une salle de cinéma désaffectée, sur le boulevard du même nom. Davout démarre avec 3 pistes, puis il passe rapidement à 4 pistes, puis à 6, 8, 16 (en 1972) et 24 (en 1974). Les qualités sonores du studio Davout, au demeurant clair et très spacieux (300 mètres carré), attire les grandes formations classiques et les vedettes du moment. Le succès aidant, l’affaire s’agrandit. Un studio B (beaucoup plus petit que le A) voit le jour, puis un studio C (de dimensions moyennes).

Par la suite, un quatrième studio est aménagé pour le mixage

La technique, mais aussi les hommes. Ils comptent pour beaucoup. Dès le début, Yves Chamberland appelle à ses côtés son assistant d’Europa Sonor, Claude Ermelin, qui devient ingénieur du son en titre. Il est aujourd’hui directeur de Davout, responsable notamment du planning (Yves Chamberland étant PDG). Mais Ermelin reste d’abord ingénieur du son. L’un des meilleurs de la place, soit dit en passant. Il est secondé par Roger Roche, Philippe Omnès, Daniel Abraham, et trois assistants : Loïc, Fabrice et Jean-Loup.
Avec ses quatre studios, Davout bénéficie d’un ensemble homogène, très compétitif au plan technique. Mais Yves Chamberland n’est pas homme à se nourrir d’autosatisfaction. Aussi s’apprête-t-il à renouveler son matériel. Dans une première étape, le studio A a été doté, au printemps dernier, d’une console automatique MCI. Les studios B et C, quant à eux, seront prochainement équipés d’un 32-pistes analogique. Pourquoi pas, tant qu’à faire, un digital ? Mais non, Chamberland n’y tient pas du tout. Il ne paraît pas convaincu par l’enregistrement digital. « Non pas que je refuse les innovations technologiques, bien au contraire. Mais je considère, et Ermelin est bien d’accord avec moi sur ce point, que le système digital n’a pas encore complètement fait ses preuves. Il n’apporte pas un progrès radical par rapport au système analogique. Je défie quiconque, actuellement, d’entendre la différence entre un enregistrement analogique et un enregistrement digital. Et puis le digital pose trop de problèmes de maintenance. Les machines se dérèglent pour un oui, pour un non, elles sont très sensibles aux variations météorologiques. Sans compter leur prix, aberrant et prohibitif. On ne peut s’équiper en digital, en ce moment, qu’en adoptant le système du leasing. Ça va chercher plus de 20 000 francs par mois. Non merci, je tiens à dormir la nuit. Entre nous, le digital, pour l’instant, c’est une affaire de commerce et de snobisme. Quand les machines auront évolué, on verra. »  Si l’on saisit bien Chamberland, le son digital est un son aseptisé, très propre, certes, sans souffle, mais sans âme aussi. Or, le boss de Davout aime le son chaleureux, proviendrait-il d’une machine qui n’en jette pas. Preuve, l’installation de son camion mobile, dit “la poubelle”, avec lequel il effectue des enregistrements sur scène (Macias, Hervé Villard, Salvador), et des prises de son lors de tournages TV (« en télévision, le son est le parent pauvre »). “La poubelle” n’est guère sophistiquée : une console honnête, avec petits correcteurs Baxendall, pas de préampli micro, mais quel rendement !

Même efficacité pour ce qui concerne l’activité cinéma de Davout

Car le cinéma et Davout font bon ménage depuis de nombreuses années. Pour cela, le studio possède un 35 mm 6-track et un 24-pistes synchronisé sur l’image. Le but : réaliser un mixage soit pour un disque éventuel de musique de film, soit pour le cinéma, à partir du multipiste sur lequel on enregistre. […] Les vedettes « installées », la chanson traditionnelle, le classique, le jazz, les prises sur scène, la télévision, le cinéma… cela représente déjà une belle somme d’activités. Mais Chamberland ne tient pas à en rester là. Il a un problème d’image, semble-t-il. Il ne veut pas que Davout passe pour un studio pépère, donnant à tout crin dans le créneau Mireille Mathieu ou Annie Cordy. Son but maintenant : attaquer la clientèle jeune et, pour cela, attirer des groupes de rock dans son studio A. « Actuellement, aux États-Unis, les groupes de rock recherchent des studios spacieux, comme le nôtre, avec cette acoustique très « live » due, précisément, à l’espace. Car l’espace est un atout précieux. J’espère que les groupes français comprendront qu’ils bénéficient, avec Davout A, d’un outil de travail idéal. » En tout cas, les Américains saluent ce « Davout A ». Ils lui ont décerné récemment, en effet, un premier prix pour son acoustique et ses performances exceptionnelles.
À quand, donc la ruée des guitares électriques vers Davout ?

 

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