Saisonniers à Courchevel : le prix du logement et de la vie

Le 1 avril 2019 par Magazine En-Contact

Deux mois après l’incendie qui a provoqué le décès de deux travailleurs saisonniers, logés par leur employeur au sein d’un immeuble à Courchevel, Éric Claret-Tournier, dirigeant du groupe hôtelier de renom, Maison Tournier, a choisi le silence et le black-out comme mode de réponse à toutes les questions qui affluent. L’arrestation du présumé coupable du déclenchement de l’incendie, qui s’avèrerait criminel, va-t-il ramener la quiétude qu’on apprécie dans la station de ski huppée ?

Ce qu’on sait désormais :

De nombreux travailleurs saisonniers qui ont été logés dans ce même immeuble Isba, s’étaient déjà plaints des conditions de logement, un problème récurrent et complexe à résoudre dans de nombreuses stations touristiques. L’une d’elles, Cyrielle Rosseel, embauchée pour la saison 2019, avait préféré démissionner après qu’elle avait découvert les conditions d’hébergement proposées. D’autres, toujours salariés du groupe, ont émis le souhait d’être logés dans une chambre individuelle après l’incendie, une demande qui n’a pas été satisfaite.
Le groupe Tournier retient à chacun de ses saisonniers une somme de 250 euros par mois pour ce type de logement qu’il leur met à disposition et il prend soin de consigner dans une charte d’hébergement (à découvrir ici), les obligations qui leur reviennent, comme celle d’assurer leurs effets personnels et la sécurité incendie. « Une telle clause peut sembler troublante, indique Me Pierre Brégou, avocat spécialiste en droit social à Paris et qui est sans effet si la mise à disposition est faite à titre gracieux. Mais si le salarié l’occupe moyennant un loyer, les tribunaux appliquent les dispositions du code civil (art. 1733 du Code Civil), qui peuvent mettre en jeu la responsabilité dudit salarié comme un locataire. »
L’arrestation ces derniers jours d’un présumé responsable et coupable de l’incendie criminel qui a déclenché cet incendie signifie-t-il la fin de cette histoire dramatique ?
Pas forcément, car une plainte civile a été déposée notamment par la famille d’Ambre Corci, qui a longtemps craint pour la santé de leur fille, laquelle a été hospitalisée après qu’elle avait sauté de l’immeuble en feu.

A Courchevel, le silence est d’or

Le père de celle-ci, Alain Corci, a dû batailler ferme après le drame pour obtenir de parler à Éric Claret-Tournier : « J’ai cherché à le joindre notamment parce que je m’étonnais qu’il n’ait pris aucune nouvelle des blessés et victimes, et que le groupe, qui sait profiter de la presse pour faire sa publicité, soit silencieux à ce point. En tant que père, je désirais lui dire les yeux dans les yeux qu’il était en partie responsable. » Sa fille est désormais sortie de l’hôpital et pourra remarcher, ce dont les médecins ont longtemps douté. « Il m’a finalement reçu avec son équipe, après que j’aie vraiment insisté par téléphone », indique le père qui s’est associé désormais à la plainte déposée par Ambre. Pour les deux autres victimes, l’une femme de chambre (Zalata Ali Bacar) et le second, plongeur (Olivier Van Lerberghe), les familles semblent à cette heure absentes des procédures en cours. Aucune n’a été contactée a priori par le groupe Tournier qui n’a, depuis le début de l’affaire, publié aucun communiqué ni désiré répondre à la presse. Facebook et les médias ne semblent utilisés dans l’entreprise que pour relayer les ouvertures ou les nouvelles acquisitions comme celle par exemple, il y a deux ans, de Château-Bacchus, un domaine du Lubéron où est produit le vin du même nom, acquis par Éric Tournier.
La suite de l’enquête et notamment l’étude du permis de construire déposé par le groupe pour la rénovation de l’immeuble, permettront de tirer au clair la question qui demeure, intéressante. Même si l’incendie a été déclenché, les dispositifs de sécurité étaient-ils aux normes et fonctionnels ? Les victimes, grâce aux quelques minutes que ces équipements permettent souvent de gagner, auraient-elles pu être sauvées ? Même s’il n’est pas saisi du dossier, François Cochet, l’ex bâtonnier de Chambéry, sait d’expérience que ce type d’enquêtes est longue, mais qu’elle peut apporter son lot de surprises : la responsabilité de l’employeur et du logeur, si elle est avérée, peut ouvrir droit à réparation du préjudice, que l’incendie ait été déclenché de façon criminelle ou pas. Devenu spécialiste de cette réparation des préjudices corporels, l’avocat connait même le prix d’une vie. « La vie qu’on perd est évaluée par les tribunaux à environ 50 000 euros. Mais l’invalidité permanente peut induire le versement d’une réparation de 4 à 5 millions d’euros ou la mise à disposition d’une maison adaptée dans laquelle la personne handicapée va pouvoir mener sa vie ». De tous les habitants de ces vallées que nous avons sollicités, le Chambérien est un des seuls professionnels à parler ouvertement. Dans les 2 Savoie, on suit en effet avec attention mais discrétion les suites de l’enquête : dans de très nombreux articles, y compris celui de RTL ce jour, le nom du groupe hôtelier, scindé en deux parties et dont chacune est dirigée par un des fils Tournier (Éric et Nicolas), n’est souvent même pas mentionné. Courchevel, on s’y rend, on y fait la fête, avec force alcool et parfois d’autres substances… mais ce qui se trame dans l’arrière-cour rappellerait-il la formule attachée à Las Vegas : What happens in Vegas, stays in Vegas ? On peut le comprendre : avec 48 établissements hôteliers dont plus de la moitié sont des hôtels de luxe et 6 restaurants étoilés au Guide Michelin, la station ne peut pas trop se permettre de perdre ses clients mais aussi ses travailleurs saisonniers, difficiles à attirer et fidéliser.
On le constate, l’expérience collaborateurs, un terme qui fait florès dans les séminaires où l’on évoque même la symétrie des attentions, peut buter parfois sur des détails : le trop plein de réglementations, les délais pour obtenir des permis de construction ou de rénovation de vieux immeubles, l’avidité, la négligence, pas toujours intentionnelle.
Après le drame du centre équestre de Lescheraines, en Savoie (huit jeunes avaient péri dans l’incendie de ce centre, la nuit, en 2004), c’est en tout cas la deuxième histoire susceptible d’inciter les chefs d’entreprise à se pencher sur les normes d’incendie au sein de leurs entreprises, une question vitale.

Par Manuel Jacquinet          

 

NB : A Mégève, une autre station chic des Alpes (Haute-Savoie), un hôtel de la chaine Four Seasons a pris feu ces derniers jours mais heureusement, tous les résidents de l’établissement ont pu être évacués.

Le Groupe Tournier, sollicité à plusieurs reprises par nos soins, n’a jamais répondu à nos questions.


 

 

 

 

 

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