Paul Simon en studio à Paris chez CBE

Publié le 09 mars 2022 par Magazine En-Contact
Paul Simon en studio à Paris chez CBE

A l’occasion de la Master Class historique ( qui se tiendra demain 10 Mars, à la BNF) sur les studios d’enregistrement de légende, Manuel Jacquinet, auteur du seul livre consacré à nos Abbey Road en France , propose ci-après quelques extraits d’un autre très beau livre, dédié celui-ci au Géant : Bernard Estardy, co-fondateur du mythique studio CBE. Toujours ouvert et en vie, à Paris. Un musicien petit par la taille mais très grand par le talent y a enregistré: Paul Simon. Qui a également enregistré au studio Guillaume Tell. Paris, la ville son comme l'écrivait Gérard Bar David dans Best ?

Paul Simon avec Georges Chatelain au studio CBE

Jean-Jacques Goldman ne veut pas croire qu’Estardy… c’est un seul mec

« Didier, faut que je te pose une question. Estardy, c'est qui ? » Le visage de Didier (Barbelivien) se figea d'étonnement, la réponse lui paraissait tellement évidente. Il balbutia : « Eh bien... C'est un ingénieur du son ! — Ça d'accord, mais ils sont combien ? » Didier, dérouté par l'incompréhension de cette question, plissa ses yeux et se pinça les lèvres avant de répondre en prenant soin d'articuler chacun de ses mots. « Comment ça, « ils sont combien » ? — Eh bien « Estardy », ça englobe qui ce nom-là ? — Ça englobe rien du tout. Estardy c'est pas un groupe, c'est... c'est juste un mec, c'est Bernard Estardy. » Jean-Jacques, un peu sceptique, sourit, puis lui fit un clin d'œil. « Impossible... — Je te jure ! — Non... Tu me baratines, c'est pas possible que ce soit le même mec qui ait enregistré tout ça des années 6o jusqu'à aujourd'hui ? Dalida, Claude François, Joe Dassin, Lenorman, Dave, Cabrel, Marc Lavoine, Hallyday, Sardou, Demis Roussos, Patricia Kaas, Céline Dion ? — Un mec, Jean-Jacques ! » Un silence passa. « Mais il bosse comment ? reprit Jean-Jacques, abasourdi. — Il bosse tout seul. On rentre le matin et on sort le soir avec le 45 tours dans la poche. »

La machine sur mesure

« Tu vas trop vite pour moi Bernard, coupa Günther (brillant ingénieur et preneur du son, acolyte d’Estardy) en se prenant la tête entre ses mains. Je viens à peine de finir les modifications que tu m'as demandé de faire sur la machine. Et tu me réclames un 8-pistes totalement modulaire ? Y a que Herbert Deutsch qui a utilisé ça sur des synthés... Il n’y a pas un seul studio qui a une telle machine, Bernard. — Je me fous des autres studios. Je te dis que je suis en bout de course avec mes 4-pistes, Günther. Musicalement j'ai des choses dans la tête et je ne peux pas les faire. J’ai besoin de plus. Y a que toi pour me faire ça ! — Qu'en pense Georges ? — Quelle question... Que du bien ! Tu sais très bien que s'il y a une chose sur laquelle on s'accorde Georges et moi, c'est bien ça ! » Günther, les yeux dans le vague, réfléchissait. Bernard se mordillait nerveusement le pouce en attendant la réponse. Assis dans un coin de la pièce, Jean-Louis n'osait pas bouger. « Tu as conscience que tu me demande une machine sur mesure ?! — O00000h oui, chanta Bernard. — Il te la faut pour quand ? — Hier ! — Scheissen ! jura l'Allemand. Tu es impossible, Bernard... mais ça me plaît ! Je passerai au studio les soirs de cette semaine, préparez-vous toi et Jean-Louis à jouer du fer à souder. »

Quand on s’engueule avec Nino Ferrer

« Attends, attends, t'es sérieux papa, vous vous êtes vraiment engueulés pendant la chanson ? —Véridique. Tu l'entends d'ailleurs quand tu écoutes bien, sa voix est faussement douce. Il y a de la tension contrôlée et pour cause, il a envie de me tuer ! Et moi aussi. — C'était toujours comme ça entre vous deux ? — Toujours. Pour imposer nos idées, il fallait lutter. Ensemble. C'est si loin tout ça... — C'était quand ? — C'était... Laisse-moi réfléchir. C'était en 1971, ça fait plus de 20 ans, putain que le temps passe vite ! — Et après ça, vous ne vous êtes plus jamais revus ? — Oh bien sûr que si. Quelques années après, on a fait ensemble la plus belle chanson qui soit : Le Sud ! »

Claude François se sent délaissé

Pourquoi donc, lui, Claude François, n'avait-il pas eu de séance avec ce Géant dont tout le monde parlait ? C'est vrai, quoi ! Tous ses copains, Sheila, Sardou, Julien Clerc, Hallyday avaient eu l'honneur d'enregistrer avec ce Bernard Estardy, dans le grand studio du bas. Claude avait une envie irrépressible d'aller à la rencontre de celui qui, ces derniers temps, façonnait 8o% de ce qui passait en radio. Clairement, ce mec qu'il ne connaissait pas avait le vent en poupe. Le bruit courait qu'il possédait un sens inné pour transformer une chanson en or. D'ailleurs, même Jean-Pierre Bourtayre, son complice et ami, ne jurait que par Estardy ! Il lui rabattait les oreilles avec ce mec à longueur de journée. Et ça l'agaçait.

Claude trépignait. À défaut de travailler avec le grand Manitou, sa curiosité réclama compensation. Il fallait qu'il mette un visage sur ce personnage. C'est alors que son regard, l'espace d'un instant, eut un éclair d'espièglerie enfantine. Après tout, il lui suffisait de descendre l'escalier qui donnait sur le studio A pour croiser ce soi-disant Géant.

Alors, profitant de voir revenir ses secrétaires, il prétexta une quelconque raison et s'aventura avec elles à l'étage du dessous. À peine les marches descendues, il se retrouva dans la cabine d'enregistrement. (…)

Il en profita pour jeter un regard à travers la vitre. Debout à côté de la console, il reconnut le mec aux allures de boxeur. Claude Carrère. Le producteur de Sheila. Un businessman redoutable qui avait commencé sa carrière avec presque rien en poche. Du moins c'est ce qu'on disait dans le métier. Et à côté de lui, le Géant.

Extraits de :

Julie Estardy – 

Bernard Estardy, Le Géant. Itinéraire d’un génie du son

/ édité chez Gonzaï Media

 

Photo de Une © Edouard Jacquinet

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