La coolitude des start-up est-elle une nouvelle mythologie? 2/3

Le 19 mai 2017 par Magazine En-Contact

Chapitre 4 : La maladie de la coolitude s’étend, y compris en politique

Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés.*

Les modes et les phénomènes s’observent mieux hors de leur zone de confort : nous nous sommes égarés en politique, un secteur « contaminé » par les codes de la start-up, comme l’a récemment montré le JDD grâce à un article sur la campagne d’Emmanuel Macron. Les helpers du mouvement En Marche ! utilisent le langage start-up pour « enchanter » les citoyens.

« Au QG, les « helpers » rêvent d’un big bang
Loin des équipes de campagne traditionnelles, le staff du candidat adopte les codes d’une start-up.
Sur la porte d’entrée, une inscription au marqueur : « Attention, helpers. Coworking. T’es dans la boucle ? ».  Au cinquième étage du QG du candidat d’En marche !, ils sont en permanence une trentaine de « helpers » – les bénévoles en novlangue macronienne – à répondre de 8 heures du matin à minuit, par téléphone et e-mails, aux multiples et diverses interrogations des citoyens.
Bienvenue au cœur de l’état-major du candidat Macron. Trois étages d’un immeuble moderne du 15e arrondissement de Paris où l’on croise des militants tout juste sortis de l’adolescence, en jeans-baskets ou costume sans cravate, et où l’on parle « feedback », « retour d’expérience », et « objectifs/moyens ». Comme en entreprise.

Un QG plutôt Palo Alto que rue de Solferino
(…) Au pôle numérique, chargé de la gestion des réseaux sociaux, il y a une « direction artistique », et un « community manager ». « Comme une petite agence » explique Lorraine Billot, la responsable, qui vient de la pub. L’essentiel est d’adresser des messages « snackables », c’est-à-dire « courts, qui vont attirer l’attention », et dans certains cas réservés aux seuls supporters de Macron. La fabrique du macronisme entend produire le dernier cri du marketing politique. Le staff compte nombre de spécialistes du numérique, de la publicité ou de l’évènementiel. On y trouve même un « pôle event », chargé de l’organisation des grands évènements, et un « directeur des opérations ». « Nous avons une culture de créativité et d’innovation », confirme Pacôme Rupin, chargé de la mobilisation. « On organise des ateliers et des actions de terrain, puis on fonctionne beaucoup au feedback, et on essaie d’améliorer très rapidement les process, comme dans une start-up ».

« On adopte notre organisation aux attentes du terrain »
Comme dans le monde des affaires, l’équipe Macron revendique flexibilité et réactivité, qui permettraient de cerner en direct les demandes de son public. Et donc de conquérir de nouvelles parts de marché… « Nous sommes une PME en hyper croissance, qui a besoin d’agilité : on est systématiquement obligés de faire évoluer la structure, ce qui n’est pas le cas dans les équipes de campagne traditionnelles. On a cette chance d’être nouveaux sur le marché, on adapte donc notre organisation aux attentes du terrain. »
La direction ne va pas jusqu’à proposer ping-pong et goûter, comme dans les start-up californiennes. Mais à en croire ce conseiller, « Macron a toujours demandé, quand on cherchait de nouveaux profils pour l’équipe, de n’intégrer que des gens gentils ». Une histoire parfaite, et parfaitement marketée, qui ne doit cependant pas faire oublier l’essentiel : avec le candidat Macron, le business restera toujours le business. »

Source : Le JDD, David Revault D’Allonnes

* Jean de La Fontaine, “Les animaux malades de la peste” dans Fables


Chapitre 5 : Et Miles Davis inventa le cool jazz

Foin de l’esprit critique, le cool, s’il est associé au talent et à la rigueur peut révolutionner…

Un management à la cool : bouleverser les codes

Mais le monde de la startup-sphère est vaste, au moins autant que celui du jazz et certains « musiciens » ont compris que la coolitude peut cacher une véritable innovation et qu’à force de répéter ses gammes on peut monter tout en haut.
La coolitude c’est d’abord une réaction aux lourdeurs administratives et aux hiérarchies pyramidales des entreprises traditionnelles. Vincent Bernard de Webhelp :  « A tous les niveaux de l’entreprise, les nouvelles générations tendent à court-circuiter, ou en tout cas, à détourner les règles de l’entreprise plus traditionnelle, la coolitude en étendard. » De nouvelles méthodes de management apparaissent, souvent inspirées de la Silicon Valley. On peut citer OKR, un système utilisé par Google qui permet à chaque employé de fixer ses objectifs et les résultats à obtenir pour atteindre celui-ci. Cela signifie avoir des objectifs clairs, mesurables, transparents et alignés à chaque niveau de l’entreprise. Ou l’email transparency (qui consiste à partager sans réserve l’information contenue dans les emails) qui contribue à cet effort d’ouverture. Mathilde Collin de Front en est une adepte convaincue.
En réalité, c’est également l’attention portée au bien-être du salarié qui est l’objectif, parallèlement à celui de casser les hiérarchies. Pour Laurent Perraguin de chez Bruneau, les nouveaux bureaux offrent la possibilité à chacun de travailler comme il le souhaite, tout en demeurant ensemble dans de grands open-space revisités. La coolitude s’incarne dans des locaux qui « ressemblent moins à des espaces de travail », des espaces cocon, qui allient confort et look hightech. Ils sont censés favoriser les échanges, tout en permettant à chacun de s’isoler quand il le souhaite.

Coolitude + rigueur = succès

Mais de la même façon que le Nutella doit comporter du chocolat ET des noisettes, pas d’efficacité sans rigueur, le chocolat seul ne suffit pas. Ombeline Blondel d’easiware « Le cool et le fun sont des antidotes, voire des boosters, mais ne suffisent jamais ».
Car le défi start-up évolue avec les années. S’il consiste au départ à tester un produit et se rendre visible, il faut ensuite se structurer dès lors que l’entreprise « grossit, grandit ». L’agilité des premiers temps n’est plus automatique. La concilier avec la croissance est le véritable enjeu. Pour Vincent Bernard de Webhelp il n’y a pas de fatalité et la start-up est une question d’état d’esprit maintenu « Notre croissance rapide aurait pu progressivement nous enliser dans des accumulations de process entrainant un ralentissement des décisions mais nous veillons à garder notre agilité première pour faire bouger les lignes, stimulés par nos nouvelles recrues à la cool attitude. Nous essayons par exemple de libérer les gens des reporting, souvent chronophages ; de limiter le temps de réunion ; de repenser les espaces de travail ; de réinventer les entretiens d’évaluation … »
Mais c’est peut-être un témoignage simple, issu d’une personnalité d’un fonds d’investissement qui dit l’essentiel : la coolitude est une contrainte de forme pour attirer des talents, véritable enjeu lorsque la start-up grandit. Selon Marie Brayer de Serena capital principal « La coolitude affichée sur le web c’est avant tout une marque employeur, qui permet de se différencier et de recruter ».


Et si on demandait l’avis des créateurs de start-up, des experts ?

Hanna-Leana Taoubi

Le besoin de coolitude affiché au fronton des start-up correspond-il à une forme de Mai 68 dans une société et un monde professionnel qui a beaucoup besoin d’oxygène ? en clair, un besoin de réinventer quantité de choses ?

“Les start-up ne réinventent pas un nouveau modèle d’entreprise ou de nouvelles relations au sein de celle-ci, mais elles permettent plutôt de redécouvrir un concept oublié : la passion de ce que l’on fait. Le reste ne devient que secondaire, superflu et inutile. Pas de cravates, pas de costumes. On oublie les normes. Cela se traduit par cette perception de coolitude, de décontraction que dégage les start-up.”

Hanna-Leana Taoubi, chief linguistic officer chez Lingvist

 

 

Jean-Charles Correa

“La coolitude, pour les plus jeunes n’est peut-être qu’une volonté de perpétuer le sentiment de légèreté de la fin d’adolescence (liberté, mais plus de duvet ni d’acné et pas encore de responsabilités) dans l’univers du travail. Et pour les plus vieux dont je suis, celle de renouer avec cette sensation perdue. Dans l’IT business où j’ai œuvré 20 ans, on avait le « friday wear » pour se lâcher. Est-ce là que j’ai goûté le fruit défendu de la coolitude au travail ? Ces vendredi-là, voir ses collègues autrement (tels qu’eux-mêmes ?) permettait une communication moins convenue, et désacralisait certaines fonctions. J’ai le souvenir d’un contrôleur de gestion intraitable et honni, chez un éditeur. Il perdait aux yeux de nous tous, soumis 4 jours par semaine à ses diktats sur nos P&L, toute crédibilité en jeans le vendredi. Depuis, l’habit n’a plus à faire le moine et afficher une certaine coolitude consiste à l’affirmer en même temps que l’on affiche une liberté qui est forcément à nos propres yeux le corollaire d’une certaine réussite. Faire passer en interne une exigence professionnelle de fer dans ce gant de velours devient alors plus simple.”

Jean-Charles Correa, PDG fondateur de Deafi

Par Bertille Sindou-Faurie et Justine Ferry

Retrouvez la première partie de notre reportage.

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