Contre vents et marées… Nadia Benbahtane (Intelcia) raconte sa traversée à la nage du détroit de Gibraltar

Le 16 avril 2018 par Magazine En-Contact

Une directrice de la communication qui se retrouve elle-même au centre de l’actualité, qui plus est dans les centres d’appels… et de surcroît pour des belles histoires, ça n’arrive pas si souvent. Pourtant, l’aventure de Nadia Benbahtane, directrice marketing et communication de l’outsourceur marocain Intelcia mérite largement la couverture médiatique qu’elle a occasionnée, avec une série d’articles dans la presse écrite et les sites internet… et jusqu’à RFI (Radio France Internationale).
Son fait d’armes ? Rien moins que la traversée à la nage, en solitaire, du détroit de Gibraltar. Partie de Tarifa en Espagne, la cadre a parcouru les 16,8 kilomètres qui la séparaient de Tanger en 4 heures et 18 minutes. Une performance qui l’a placée dans le top 50 des meilleures nageuses en eau libre au monde, rien que ça. (article paru en janvier 2016)

Nadia Benbahtan – © DR

 

En-Contact : Pourquoi avez-vous tenté cette traversée ?
Nadia Benbahtane : C’est une passion tout simplement. J’ai découvert la natation en eau libre par hasard, récemment. J’avais fait plusieurs marathons, je me suis dit que c’était dommage de me limiter à la course.
Et en pratiquant, je me suis rendu compte sur le tard que je pouvais nager de longues distances, alors que lorsque j’étais adolescente, nager trois kilomètres, je trouvais déjà ça énorme !

Quand avez-vous appris à nager, et quand en avez-vous fait une pratique sportive régulière ?
J’ai appris à nager à sept ans mais je n’en ai jamais fait en club… même si mon père était maître-nageur en club à Fès. Puis lors de mes études à Casablanca j’ai mis le sport entre parenthèses, j’étais loin d’installations sportives. En 2006, après la naissance de ma première fille, je me suis mise à courir pour reperdre du poids ; en 2008, alors que j’attendais ma deuxième fille, j’ai fait beaucoup de natation. Après sa naissance je me suis mise au marathon et au semi-marathon. C’est alors que j’ai découvert le plaisir de l’endurance. J’ai trouvé ça fabuleux ! Et on a commencé à me parler de la natation en eau libre. Je trouvais l’idée un peu folle – je ne nageais qu’en piscine – mais j’ai gardé ça dans un coin de ma tête. J’ai découvert qu’il y avait beaucoup de courses en eau libre en Europe. J’ai fait ma première course, de six kilomètres, sur la côte espagnole en 2013. Après cette course, j’ai envoyé un courriel à la communauté de l’eau libre pour me renseigner sur la possibilité de passer le détroit. Une association gère ces traversées, je me suis inscrite, sans garantie de pouvoir l’effectuer un jour.

Quelle a été la réaction des nageurs de la communauté ?
On m’a dit que ce n’était pas possible, car je ne nageais jamais en mer. Il faut savoir qu’en effet, c’est un peu compliqué pour moi… car j’ai le mal de mer, même en nageant.
Je me suis inscrite quand même, mais j’étais consciente qu’il fallait une préparation poussée. Comme je m’étais fait des amis dans la communauté suite à cette première course, une nageuse m’a invité à participer à un 14 km en Italie, dans le lac d’Orta. Cela m’a plu, il y avait un tel sentiment de liberté dans ce lac magnifique… nous n’étions qu’un peu plus d’une centaine, alors qu’il peut y avoir 50 000 participants à un marathon, dans un parcours le plus souvent urbain. Peu après cette course, l’association m’a prévenue fin 2014 qu’une place s’était libérée pour une traversée du détroit en 2015. J’ai choisi de traverser en avril, pour que mes enfants puissent être avec moi.

Comment vous êtes-vous préparée au quotidien ?
Ça a commencé par une sorte de rituel, le 1er janvier 2015, lorsque je suis allée nager sur la plage d’Essaouira. J’ai trouvé un coach en ligne, j’ai commencé à m’entraîner, en piscine, à raison de 4 ou 5 séances par semaine, de 4 à 5 kilomètres chacune, plus une mensuelle de 10 kilomètres. J’ai fait deux sorties en mer de 50 minutes. J’ai augmenté la distance pour finir par faire des séances de 12 kilomètres… dans une piscine de 25 mètres ! On se sent comme un poisson rouge.

Intelcia vous a-t-elle accordé un aménagement de votre temps de travail pendant cette préparation ?
Pas du tout ! En réalité, je ne voulais pas trop en parler au travail. Très peu de mes collègues étaient au courant. Ceux qui le savaient m’ont soutenu, m’ont offert une serviette du Maroc – parce qu’ils savent que quand je vais dans ce type d’événement j’ai toujours un drapeau avec moi.  Ma vie quotidienne était la même : j’allais travailler chez Intelcia, je rentrais chez moi pour passer un moment avec mes enfants, les aider pour leurs devoirs, et j’allais nager le soir.

La traversée du détroit, en pleine mer, offre un environnement et des difficultés bien différentes que la nage en piscine, je suppose ?
Le détroit est compliqué à gérer, en raison du trafic maritime et des courants. On est obligé de nager assez vite – et sur la fin, les courants sont très violents. Je croyais que je n’arriverai jamais à faire ce dernier kilomètre !

Que ressentiez-vous pendant cette traversée ?
C’était magnifique, inoubliable, des sensations uniques. J’ai croisé des dauphins, des baleines même ! Mais pas de requins, alors qu’on m’avait prévenue qu’il pouvait y en avoir. Je devais restée concentrée, car il y a beaucoup de très gros bateaux, des porte-containers qui traversent le détroit. J’évitais de penser à la fatigue ou douleur – quand je sentais que je perdais ma concentration, je commençais à chanter… Columba Macumba, Columba Macumba. Cela n’avait pas de sens : j’ai compris par la suite que j’avais associé le refrain d’une chanson que j’avais écoutée dans la voiture et le nom du bateau qui m’accompagnait.

Avez-vous eu peur ?
Non, parce que tout était très bien encadré. Et puis, une fois qu’on est dans l’eau, on est dans une sorte de bulle, on exclut tous les doutes. Je ne suis pas téméraire de nature, pas fan de méduse ou des gros poissons… mais finir cette traversée était objectif, et j’étais concentrée dessus.

Après cette traversée, comment avez-vous été accueillie ?
Immédiatement après avoir touché terre au Maroc, le bateau, qui avait mon passeport avec mon visa pour l’Espagne, m’a ramenée à Tarifa. Mes enfants m’attendaient, c’était la première fois qu’ils m’accompagnaient, ils m’attendaient. J’ai eu droit à un accueil fabuleux quand je suis rentrée d’Espagne, parce que ça a été médiatisé après-coup. On m’attendait avec de la musique des dattes, du lait. A chaque fois, ce furent des moments énormes – voir la côte marocaine, retrouver mon mari mes enfants en Espagne, retrouver mes parents à Rabat où une plaque a été gravée en mon honneur – et au travail chez Intelcia.

Vous avez même été reçue par le Roi du Maroc en personne – racontez-nous ce moment…
Ou j’ai été reçue lors de la fête de la jeunesse, le 31 août, par Sa Majesté. C’est beaucoup d’émotion, une grande fierté, une belle reconnaissance – il m’a remis une décoration. C’était un projet très personnel, et j’ai énormément reçu de la part de personnes que je ne connaissais pas.  Jusqu’à la reconnaissance ultime : entendre le nom de mon père, que je porte encore, dans le palais, quand on m’a appelé pour rejoindre le Roi.

Lors de votre traversée, ce qui faisait l’actualité, c’était d’autres traversées, en bateau, à la nage, dans la Méditerranée… mais dans l’autre sens et dans de tout autres conditions, avec les migrants qui fuient l’Afrique, le Proche-Orient. Avez-vous fait ce rapprochement ?
Pas lorsque j’effectuais la traversée parce que j’étais concentrée, mais les jours qui sont suivi, oui j’y ai pensé. Je n’arrive même pas à regarder les images de ces réfugiés quand elles sont diffusées lors des actualités, c’est insoutenable. Je me dis que j’ai nagé dans une logique d’espoir, je pense aussi à ceux qui traversent dans une logique de désespoir. Personne ne devrait avoir à vivre une expérience comme ça.

Vous avez accompli une performance rare pour une femme au Maghreb, d’autant plus qu’il s’agit de natation – on sait que la baignade des femmes, à la plage, est en train de devenir un sujet pour les intégristes… Qu’en est-il au Maroc ?
Aujourd’hui, certaines personnes sont couvertes, d’autres moins. Certaines se baignent, d’autres non. Certains demandent carrément la fermeture des plages, mais ce sont des épiphénomènes.

Par la rédaction d’En-Contact,
Article paru en janvier 2016

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