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« Si ce morceau marche, je me pends » Chez EMI, on a failli louper Guesch Patti et son Etienne

Publié le 01 juillet 2026 à 14:30 par Magazine En-Contact
« Si ce morceau marche, je me pends » Chez EMI, on a failli louper Guesch Patti et son Etienne

Il suffira d’une prise… « Quand Patricia chante, bien, sur une musique, bonne, de Vincent, et qu’à la guitare, c’est Jean qui joue, ça donne 1,5 million d’albums vendus ». Vincent Bruley, compositeur d’étienne de Guesch Patti et fondateur du studio Piccolo, où furent enregistrés le titre et l’album.

Évoquez la rue Lévis à un Parisien ou un habitant de La Plaine Monceau, il vous parlera des commerces ou maraichers qui y vendent leurs légumes. Peut-être de quelques bons restaurants qu’il y connaît. Certainement pas d’un studio. C’est pourtant là, au 48 de cette rue Lévis, qu’un jour de 1987, une ex-petit rat de l’Opéra de Paris vient mettre la dernière main au texte de la chanson qui va, un an après, s’installer en haut du hit-parade. 1,5 million d’albums vendus ! Il suffira d’une prise pour enregistrer sa voix ce jour-là, la musique et la guitare de ceux qui l’accompagnent n’étant pas pour rien dans l’impact immédiat du morceau. Que ces deux-là se regardent en chien de faïence, Patricia s’en fiche, elle a installé le cadre de la collaboration : « Bon écoutez les gars, ce que fait Vincent c’est super, ce que fait Jean c’est super, vous allez bien bosser ensemble. » 

Comment devient-on musicien et patron du très grand studio Piccolo ?

Vincent Bruley : J’ai un père qui est polytechnicien (Maurice) personne n’est parfait. Je crois même qu’il est sorti major de l’école. J’ai commencé petit à faire du piano classique, et puis le rock’n roll m’a titillé. J’ai d’abord appris la comptabilité, des choses comme ça et je me suis dit : non, ce n’est pas possible. La comptabilité m’a permis de me rendre compte de ce que je ne voulais pas faire et j’ai assez vite songé à créer un studio.

Etienne : Guesch Patti
Etienne, Guesch Patti.

Vos parents, a priori des gens sérieux, vous ont laissé rêver, faire ? 

Ils étaient très contents et ont été ravis de m’aider, notamment en me prêtant un peu d’argent pour m’acheter mon premier piano droit à crédit, mais il fallait tout de même un apport. Ils ont toujours eu confiance et étaient très fiers que je fasse de la musique. J’ai des parents extraordinaires. Tout a démarré au lycée Buffon à Paris où j’ai fait une rencontre marquante. J’avais 15 ans. Y avait deux mecs, incroyables dont un noir, qui était le seul noir du lycée, et qui avait une culture musicale encyclopédique. Il connaissait tout, les Rolling Stones, les Beatles la musique blanche, la musique noire. C’est lui qui m’a fait découvrir Jimi Hendrix, Led Zeppelin, Otis Redding, Tina Turner, toute la soul et beaucoup de rock. C’est ce qui est devenu les fondations de ma culture musicale, que j’ai peaufinée et enrichie ensuite bien sûr. Je n’écoutais pas de musique française sinon Nino Ferrer, des gens comme ça. 

D’où vous est venu le désir de créer le studio ?

Des musiques de pièces de théâtre et de spectacles que je composais : j’ai commencé en amateur puis elles ont fini par avoir du succès et ça m’a beaucoup plu de composer et enregistrer pour des spectacles même si je travaillais vraiment avec les moyens du bord. Le studio Piccolo au début n’était pas destiné à réaliser des prestations d’enregistrement, pas du tout. Je voulais pouvoir enregistrer ce que je composais et puis également rencontrer des gens. J’ai toujours aimé les musiciens, les conversations avec eux. Ils tiennent souvent un discours social incroyable, ne pensent pas qu’à l’argent ou au pouvoir, et la créativité les anime. Plus j’en ai rencontré, plus ça m’a conforté dans cette opinion, je ne pourrais pas vivre si je ne rencontrais pas de musiciens. 

Le studio a-t-il toujours été ici ?

Le studio Piccolo a toujours été ici mais au départ, la pièce était divisée en deux. Le haut était fermé. C’était tout petit : ça faisait à peu près 33 mètres carré. A peu près 20 mètres carré pour enregistrer et 15 mètres carré pour la console. C’était en 1978, 1er janvier 78. J’ai ensuite réussi à prendre un petit bout de local à côté, parce que les gens sont partis progressivement. Et comme ça marchait de mieux en mieux, j’ai pu m’équiper petit à petit de matériels plus sophistiqués. à un moment donné j’ai trouvé quelqu’un qui m’a aidé à investir dans un 16-pistes TASCAM, en échange de séances. Un peu plus de boulot, jusqu’au jour où j’ai pu acheter un 24-pistes. Ce qu’on voit comme fresque et peinture en haut, au plafond a été réalisé par un artiste qui avait peu de moyens et m’a réglé en faisant ce travail, qui était dans ses cordes. 

Comment se sont faits la rencontre et l’enregistrement de Étienne de Guesch Patti ?

Je travaillais déjà avec elle car étant compositeur, je recherchais une personne pour chanter sur mes musiques et pour elle, c’était l’inverse. On était donc complémentaires. Pour Étienne, on a fait une seule prise de voix. Pas deux, une. Elle était en train de finir son texte dans la cabine, on écoutait la musique quand elle me dit tout d’un coup : « Bon ben, c’est bon, j’y vais. » Je lui mets le casque, elle chante et elle fait une prise de voix. Pour la petite histoire, ça sature légèrement au début parce que je n’avais pas bien réglé le niveau. Je ne connaissais pas sa puissance vocale, donc tout de suite j’ai dû ajuster le gain. On écoute, et c’était la bonne : la prise de voix n’a pas duré 4 minutes. Il s’agissait d’un morceau que j’avais composé juste avant de partir en vacances avec une voix témoin et une maquette assez sophistiquée, parce que c’était le début du sampling. 

Pour un néophyte, ça signifie quoi ? 

Je suis accro aux sons qui fonctionnent, alors je produisais des sons avec un triangle. Une fois passés dans ces appareils, ça donnait une espèce d’ambiance qui s’accrochait bien avec tout le début du morceau et sa rythmique. 

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Combien de temps a duré ensuite l’enregistrement de l’album ?

Six mois. On a enregistré d’abord Étienne puis sa face B Un Espoir, composée par Christophe Rose, son compagnon. Et ces chansons ont été enregistrées un an avant l’album. On a sorti juste un single. Le directeur d’E.M.I., quand on lui a présenté le morceau, nous a dit « si ce morceau marche, je me pends » et ça a quand même été signé chez lui. Il a fait son mea culpa par la suite (rires). C’était assez dérangeant par rapport à ce qu’ils avaient l’habitude de faire. 

Le morceau tient aussi beaucoup à la partie de guitare de Jean M’Ba ?

Oui, c’est un guitariste extraordinaire. C’est lui, avec Remy Walter, qui a réalisé la chanson Étienne. On s’est rencontrés pour ce morceau. Jean est originaire du sud de la France ; il aime le cassoulet et le vin rouge, et donc tout de suite ça peut créer des liens ! Pourtant lorsqu’il est arrivé, on s’est regardés en chien de faïence parce que j’avais mes idées, que j’avais fait la maquette du titre, et que lui avait les siennes. On se jaugeait, mais ce n’était pas bon enfant :  il se demandait ce que je fichais là et moi de même. Mais Guesch Patti est arrivée et nous a dit : « Bon écoutez les gars, ce que fait Vincent c’est super, ce que fait Jean c’est super, vous allez bien bosser ensemble. » Et on a super bien bossé ensemble ! Le solo de guitare de Étienne est enregistré avec un tout petit Peavey 10 watts mais lui a simplement de la magie dans les doigts. C’est un guitariste hors pair, au jeu unique. Et comme c’est lui qui a réalisé le morceau, il a pu intégrer la guitare à sa façon, avec une succession d’excellentes idées. Et avec ça, on a pu monter un label ensemble. On a collaboré ensemble dix ans qui furent très intenses. On a produit plein de trucs, des albums qu’on a signés, des artistes comme Richard Bona, un bassiste mondialement connu qui a fait son premier album ici. On a fait beaucoup de choses, rencontré beaucoup de gens. Lui avait joué avec Higelin, Axel Bauer, que du beau monde ! Et il est toujours à fond. Il a une patate incroyable. 

Un morceau et un tube de ce type, dont on est l’auteur (musique) ça change la vie financièrement ? Ça procure une forme de confiance en soi ?

Pas trop pour la confiance en soi parce que ça crée un challenge très fort. Dès qu’on fait des notes ensuite, il ne faut pas que ça ressemble, mais que ce ne soit pas trop différent non plus. En fait, ça amène à se poser des questions qu’on ne devrait pas se poser lorsqu’on compose. Financièrement, ce qui m’a d’abord rapporté de l’argent, c'est la location du studio que j’avais loué à la maison de disques pour six mois, à un prix très correct. Pour les droits d’auteurs, ils sont arrivés un an après. Et l’année suivante a été beaucoup moins drôle parce qu’il a fallu payer les impôts et les charges sociales là-dessus.

Photo de une, Studio Piccolo © Edouard Jacquinet

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