Spotlight N°12 – Harcèlement téléphonique à la… chinoise ?

Le 18 décembre 2018 par Magazine En-Contact

Le démarchage téléphonique non sollicité, que quelques-uns n’hésitent pas à dénommer harcèlement téléphonique, n’est pas une spécialité française pas plus qu’anglaise… Partout dans le monde, des escrocs ou des compagnies indélicates mettent en place des campagnes de recrutement de clients par téléphones assez agressives, parfois sur des fichiers en partie non conformes. Le législateur de tous les pays s’inquiète de ces pratiques, tente de les juguler avec des règlementations de type Pacitel ou Do Not Call List.
Mais parfois, comme dans l’histoire qui suit, ce n’est pas l’appât du gain qui est moteur mais le désir un peu fou de réparer une forme d’injustice ressentie.

Husini sera peut-être un jour un nom célèbre de logiciel, celui qui aide à résoudre ses problèmes de service client à sa façon ou à faire une mauvaise blague à un ennemi de cour de récré. Il y a quatre ans, ce fût le nom d’un outil informatique qu’un employé chinois féru de technologie a imaginé pour une vengeance professionnelle. 

Un logiciel qui effectue des appels intempestifs à partir de numéros différents empoisonne la vie des utilisateurs de portables en Chine

Cela fait plusieurs mois que les employés d’une petite société de logiciels dans la ville de Shenyang (Nord-est de la Chine) sont harcelés jour et nuit par des appels téléphoniques et des textos contenant des menaces. Entre les coups de fil professionnels, les voilà littéralement bombardés par des appels provenant de diverses régions de Chine, ceux-ci comprenant soit des menaces soit de la publicité intempestive. Et du patron de cette entreprise à la secrétaire, les téléphones portables des collaborateurs présentent tous les mêmes symptômes : chaque jour, à partir de 12h00, ils se mettent à sonner, toutes les trois ou quatre minutes ; ce sont alternativement des coups de fil qui dérangent les employés ou des SMS menaçants qui arrivent. Un par un.
« Ces appels continuent jusqu’à très tard dans la nuit. Impossible de se concentrer dans de telles conditions », explique le DRH de la société au quotidien local Shenyang Wanbao. « Et nous ne pouvons pas ne pas décrocher, ni éteindre nos portables, car nos clients, qui sont établis un peu partout en Chine, peuvent nous appeler à n’importe quelle heure de la journée et tard dans la nuit, si jamais il y a quelque chose d’urgent ».
Pour faire face à l’avalanche de ces spams téléphoniques, ils ont tout essayé. Mais il est impossible de bloquer les numéros identifiés dans le portable, car c’est à chaque fois un nouveau numéro qui s’affiche. Changer de numéro de portable serait apparemment la seule solution, mais la direction de la société, craignant de passer à côté de nouveaux contrats, a interdit à ses employés de le faire, tout comme d’éteindre les portables jusqu’à très tard dans la soirée. Il n’a pas été très difficile d’identifier… le plaisantin et coupable. Il s’agit d’un ancien employé de la compagnie, un dénommé Shi, engagé comme stagiaire en mai dernier et par la suite licencié en raison du faux diplôme qu’il avait présenté lors de son embauche. Après son licenciement, Shi n’a pas cessé d’appeler ses anciens employeurs, exigeant d’eux qu’ils lui versent une compensation pour licenciement abusif. Mais, s’étant vu opposer un refus ferme, Shi a décidé de se venger ; il lui a suffi de télécharger sur Internet un logiciel spécialisé dans les campagnes de spams téléphoniques et d’y introduire dans le répertoire du logiciel la quasi-totalité numéros des employés de la société…

Des logiciels vendus 4 euros sur Internet

Husini, voilà -en 7 lettres- le nom de ce fameux logiciel. Si l’on traduit littéralement son nom du chinois, cela voudrait dire « je te harcèlerai de coups de téléphone jusqu’à ta mort ». Apparu en 2003, ce logiciel fonctionnait au départ avec le système de téléphonie IP, permettant aux escrocs de diffuser de la publicité interdite ou bloquée par les autorités. Par exemple la vente de faux documents. Parallèlement, des escrocs divers s’en servaient pour soutirer de l’argent sous des prétextes divers à l’utilisateur du téléphone portable. A la suite à plusieurs cas d’escroquerie de vieux retraités, les policiers ont démantelé un véritable réseau d’écoulement des logiciels Husini. Mais avec le développement d’Internet, une deuxième génération de ces logiciels est apparue sur le marché. Ces nouvelles versions du logiciel fonctionnent grâce à de fausses adresses IP et permettent aux malfaiteurs de ne pas être retrouvés. L’utilisation et le fonctionnement d’Husini, très simples -il suffit d’introduire en répertoire une série (liste) de numéros de portables, d’établir des paramètres d’appel, ainsi que le contenu des SMS et Husini fonctionne alors en mode automatique pendant une période voulue, en appelant les personnes recensées dans la liste.
En saisissant le terme Husini sur Baidu, le moteur de recherche chinois, on trouve facilement une dizaine de sites de vente de logiciels de ce type avec des prix qui s’échelonnent entre 30 et 500 yuans (3,75 et 62,5 euros).
Les experts de China Mobile, l’un des principaux opérateurs mobiles chinois, dont plusieurs millions d’abonnés se plaignent d’appels et de messages intempestifs ces derniers temps, mettent en garde les utilisateurs contre la saisie de leurs numéros de portables sur des sites Internet et autres interfaces pour accéder à des services divers. En effet, en Chine, le numéro de portable est souvent demandé et requis par des prestataires ou marchands soit pour accéder à Internet, payer ses achats sur le web ou reconstituer tout simplement un mot de passe d’un réseau social perdu… Une fois le numéro saisi, les utilisateurs reçoivent sur leur portable un code qu’ils doivent saisir pour confirmer telle ou telle transaction. Et si leur smartphone ou ordinateur n’est pas protégé par un antivirus, ce numéro est souvent récupéré par des hackers et introduit dans la liste des futures victimes d’Husini.

Des utilisateurs impuissants face à une avalanche de spams téléphoniques

Les compagnies mobiles sont plutôt enclines à baisser les bras face aux victimes du logiciel harceleur et proposent de changer de numéro ou de bloquer les numéros autres que les contacts sauvegardés dans le téléphone. Mais le PDG de la société de logiciels de Shenyang a préféré, lui, déposer plainte, et l’enquête a vite abouti… à quelques premiers résultats. Grâce aux opérateurs mobiles, les policiers ont pu établir que tous les appels étaient émis de Changchun, une ville au Nord de Shenyang. Mais le travail d’identification de l’utilisateur qui émet des appels intempestifs risque de durer plus longtemps. Ce dernier peut en effet se déplacer, ou discrètement installer le logiciel sur un ordinateur « mule » (comme dans ces affaires de transport de drogue).
Confrontés à cette relative impuissance des opérateurs et des autorités, chacun adopte et recherche la bonne méthode. Des psychologues conseillent aux utilisateurs des smartphones de ne pas répondre à des appels téléphoniques qui sont émis d’une région qu’ils ne connaissent pas. Des bloggeurs suggèrent aux utilisateurs de téléphonie mobile qui bénéficient de tarifs préférentiels de décrocher le téléphone lorsqu’il s’agit d’un appel Husini et de le laisser systématiquement décroché tant que le système ne raccroche pas lui-même. Ce serait susceptible de provoquer un bug du logiciel et de favoriser l’effacement du numéro concerné de la base des données. Si ce n’est pas le cas, le hacker aura payé pour la communication, ce qui le découragera de continuer à appeler ? Après tout, le harcèlement n’en est plus un est plus si la victime arrête de jouer le jeu…

En France, une histoire similaire a abouti ces dernières semaines à l’arrestation d’une équipe d’escrocs plus passionnés de sollicitations téléphoniques ou SMS intempestives que du respect de la loi.

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