Le pouvoir de la voix

Le 15 avril 2019 par Magazine En-Contact

Il a soigné les plus grands chanteurs, hommes politiques en leur conseillant notamment de laisser reposer leur voix. Même si la paye d’un télévendeur ne permet pas en début de carrière d’assumer le prix d’une consultation chez l’ORL des stars, il y a… son livre. Extraits choisis.

P. 74-75 : Pour une bonne santé vocale

Depuis des années, je ne me lasse pas de rappeler à mes patients des conseils d’hygiène qui peuvent sembler évidents mais qu’on néglige trop souvent, en particulier avant une performance vocale ou tout simplement chaque fois qu’on doit parler en public.
1/ Le téléphone portable fatigue beaucoup la voix. Pourquoi ? Comme il n’y a pas de retour-son on parle trop fort sans rétrocontrôle de la voix. La voix téléphonique est plus forte, plus aiguë, et donc plus fatigante et il faudra éviter de longues conversations téléphoniques avant toute performance vocale. Chacun a pu le constater et quelques fois avec mauvaise humeur : ces deux personnes qui discutent à une table voisine, vous ne les avez pratiquement pas entendues, mais voici que l’une d’elles se met à parler au téléphone, c’en est fini de votre tranquillité. En effet, le tympan n’a pas de paupières !
2/ Proscrire les salles où la climatisation est trop forte, mais surtout changer d’environnement brutalement en sortant si l’air est trop chaud, trop sec ou trop humide, ou pratiquer un footing avant une performance vocale, car tout cela dessèche les cordes vocales.
3/ Avoir une alimentation saine et légère afin d’éviter un surcroît de travail aux organes digestifs qui réclament une oxygénation importante. Un repas trop lourd, « plombant », entraînera des relents, des éructations, des régurgitations de l’œsophage vers le larynx, voire un reflux gastrique fonctionnel susceptible d’altérer la voix.

P. 228-229 : Golden Gate, comment vous faites ?

En décembre 1988, lors d’une soirée de gala, j’entends chanter Clyde Wright, ténor du Golden Gate Quartet. Entre blues et gospel, sa voix superbe me captive. Comment fait-il pour garder ces harmoniques graves alors qu’il chante en ténor ? Comment opère-t-il ce glissement de la voix qui va d’un son à la clarté impressionnante à un timbre feutré parfois rauque façon Louis Armstrong ? A la fin de la soirée, je viens à lui plein d’admiration et lui demande s’il veut bien me dévoiler sa voix. Il me regarde interloqué, il ne comprend pas du tout ce que je veux dire. Je lui explique que je suis ORL, que je m’intéresse aux mystères de la voix et que la vidéo-laryngoscopie me permet de filmer les cordes vocales. Bien qu’il soit déjà tard, je ne résiste pas à l’envie de lui faire un petit topo sur le larynx ! Le contact est chaleureux et il accepte de passer dans mon cabinet dans les jours qui suivent.
L’exploration de son larynx est impressionnante. La vidéo-laryngoscopie au ralenti me révèle des cordes vocales très puissantes qui vibrent de façon symétrique. Jusque-là rien d’étonnant pour un chanteur professionnel. Et pourtant, dans ce larynx, quelque chose n’est pas comme d’habitude, mais quoi ? Je repasse plusieurs fois les images. Certes, ce larynx a une souplesse exceptionnelle. Mais encore ? En réalité, cette souplesse repose sur l’articulation de chaque corde vocale. Au lieu de s’affronter, presque de se heurter au moment de la fermeture de l’espace glottique pendant la phonation, comme on l’observe communément, les articulations des cordes vocales de Clyde glissent l’une contre l’autre. Et là, je comprends tout : en fin de phonation, quand il chante du blues, l’une d’elles passe au-dessus de l’autre ! A cela s’ajoute une autre particularité : la partie contiguë et attenante des articulations des rubans vocaux vibre quand il chante du Armstrong, ce qui n’est pas du tout habituel. Telle est l’identité vocale de Clyde Wright.



P. 241-242

Toutefois, le silence réclame un dosage subtil. Un silence trop long, plus de quatre secondes, risque de déstabiliser l’auditeur : il décroche, son esprit est prêt à vagabonder. C’est ce que les comédiens appellent un « sapin de Noël » : le spectateur cesse de se focaliser sur l’action et pense au repas qui l’attend après le spectacle.
Certains savent mettre à profit cette faculté de rêverie qu’offre le silence avant de céder à l’ennui. « I have a dream…», le célèbre discours de Martin Luther King, du 28 août 1963 à Washington, devant deux cent cinquante mille personnes, en est le plus bel exemple. Chaque fois qu’il reprend sa formule « I have a dream », il laisse s’installer un silence de quelques secondes qui offre précisément le temps de rêver, un effet d’autant plus marquant que la formule fait corps avec la fin de la phrase qui précède :
« Je rêve…
Qu’un jour sur les collines rousses de Géorgie, les fils d’anciens esclaves et ceux d’anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité.  Je rêve…
Qu’un jour, même l’État du Mississippi, un État où brûlent les feux de l’injustice et de l’oppression, sera transformé en oasis de liberté et de justice. »
Jamais un accord, presque au sens musical du terme, entre le fond, la forme et l’interprétation n’a été plus parfait. Le discours de Martin Luther King a beau être magnifique, il n’en suit pas moins les règles des « voix du pouvoir », c’est un prêcheur qui s’adresse à ses fidèles. Si la cause est magnifique, la technique vocale lui est d’un bon secours. Son silence annonce un rêve qui ne demande qu’à devenir réalité.

Le pouvoir de la voix,
Jean Abitbol, Allary éditions, 2016

 

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