Carrefour, Conforama, Challenges…

Le 5 février 2018 par Magazine En-Contact

Ce qui est confidentiel…doit le rester CAR les affaires sont les affaires. Mais surtout parce que : Dura Lex Sed Lex.*

Germaine : Dis-moi, cher père, qu’appelle-t-on des fake news ? Pourquoi tout le monde s’excite-il autour de ce truc-là ? Tu m’as bien toujours raconté qu’il fallait dire la vérité ?
Isidore : Bien sûr, ma grande. Pourquoi cette question ?
Germaine : Ah, figure-toi que je dois émettre des vœux sur Parcoursup en ce moment, mais comme ça dysfonctionne un peu, j’ai le loisir de réfléchir. Et donc j’hésite entre la postulation à Assas, HEC ou au CFJ.
Isidore : Bah, je ne vois point le rapport, Germaine. Tu n’as pas déjà fait tes humanités classiques ?
Germaine : Précisément, cher père, je m’informe, j’essaye d’être une citoyenne et une femme libre, un esprit critique. Mais je découvre sur de nombreuses plates-formes et sites internet, une dépêche intrigante : une entreprise qui aurait des difficultés pourrait vendre une participation pour 79 millions d’euros, qu’elle a pourtant acquise à un prix deux fois plus élevé quelques mois plus tôt. Que dans le même temps, elle demande à un mandataire de l’aider à résoudre ses difficultés. Pourtant, le journal qui révèle ces mêmes éléments est condamné…est-ce bien cela une fake news ?
Isidore : Germaine, on m’attend au bureau. Est-ce encore une de tes spéculations ou un vrai problème ? Sois précise.
Germaine : J’avoue père que je m’y perds : Conforama, la grande enseigne en question, aurait des difficultés si graves qu’elle a cédé à un autre distributeur, Carrefour (qui apparemment a également besoin de se transformer, au point de céder aussi des magasins, et de se délester d’une partie de ses 22 000 caissières), les parts qu’elle avait acquises dans Showroomprivé. Pour réaliser une si belle affaire, Carrefour a bien dû être informé des difficultés de son…
Isidore : Qu’entends-tu par « difficultés » ? Il y a difficultés et nécessité parfois de se transformer, ce qui est différent.
Germaine : Je crois que la difficulté en l’occurrence était suffisamment importante pour demander une forme de protection qui s’appelle mandat ad hoc. Ça en fait des « c ».
Isidore : Le « c » dans les affaires, ma chère Germaine, c’est la clé. C comme Cash, comme Confiance, comme Couillon. Il en faut des couillons pour faire des affaires.
Germaine : Moi, j’aurais plutôt songé à Choix Cornélien, en ce qui me concerne. Car si j’en crois la brochure d’HEC, je vais apprendre que tout ce qui n’est pas interdit dans les affaires est possible. Voire même que ce qui est interdit dans un pays ne l’est pas dans celui d’à côté. Ça, c’est la loi. Il vaut mieux la connaitre. Et donc ça m’inciterait bien à faire Assas où l’on apprend le droit. Mais si je lis une certaine décision de justice, qui condamne un journal qui s’appelle Challenges, je comprends que la loi des affaires est à géométrie variable, qu’on ne peut pas tout écrire dans certains cas et que les journalistes peuvent parfois parler de certaines choses en les nommant et parfois avec beaucoup de circonvolutions.
Isidore : Ma chère Germaine, tu es comme ta mère, je ne te comprends pas. Sois plus claire !
Germaine, un peu irritée : Tous les quotidiens en parlent, père. Le journal a été condamné. Les autres journaux, sont tout émoustillés, en font tous des gorges chaudes, mais sans qu’aucun ne cite ni Carrefour, ni Conforama, ni Challenges. Même Le Monde dont tout Le Monde me dit qu’ils sont passionnés par les fake news, l’investigation ont gardé le silence : j’ai appris tout ceci grâce aux internautes qui commentent l’article et qui citent cette entreprise qui a des difficultés…en secret. Ces commentaires, apparemment, n’ont pas été modérés. Je ne comprends plus rien, père, de la distinction qu’il faut faire entre ce qui est écrit dans un article et ce qui écrit ensuite par les lecteurs. Un spécialiste incontestable et reconnu de la modération (Jérémie Mani, de Netino), m’a pourtant confirmé également que la modération des blogs et des médias obéissait à des règles. Des règles il y en a pour tout, mais je ne sais plus trop dans quel cas ce qui est confidentiel doit le rester.

Au tribunal de commerce, rien n’est confidentiel très longtemps.
La semaine passée pourtant, dans ces mêmes journaux, tous les critiques adoraient The Pentagon Papers, film qui raconte une histoire similaire : celle de deux journaux, aux Etats-Unis, qui ont failli être condamnés pour des révélations importantes mais furent soutenus par d’autres médias. Courageux. Bigre, comme c’est curieux et aléatoire, le courage…

Isidore : Germaine, les affaires sont les affaires. Je dois partir maintenant. Que décides-tu finalement ?
Germaine : Finalement ? Et bien si c’est au cinéma que l’on peut raconter que la justice triomphe, que les bons gagnent en face des méchants, je ne vais postuler ni à HEC ni à Assas ni au CFJ, je vais partir à Hollywood, et faire du cinéma.
Isidore : Peu importe, ma chère fille, ce que tu fais et décides, pour autant que tu n’oublies pas cette maxime éternelle, – dont je crois bien d’ailleurs qu’elle a donné lieu à un film également – et qui vaut dans les affaires, dans le journalisme ou dans le droit : prends l’oseille et tire-toi.
Germaine : Oui, mais père, celui qui a réalisé ce film (Woody Allen), apparemment…
Isidore : Ma fille, une fois pour toutes, entends-moi, la règle vaut à Hollywood comme à Paname : les affaires sont les affaires.

Librement inspiré de Octave Mirbeau, Les affaires sont les affaires (1903)
Extrait de la pièce :
MADAME LECHAT
Les pauvres ?… Ah ! bien sûr… les pauvres… ce n’est pas ce qui manque ici… Je n’ai jamais vu un pays où il y eût tant de pauvres… (Germaine s’est arrêtée devant les rosiers dont elle coupe les fleurs fanées.) C’est dégoûtant… 

La confidentialité du mandat adhoc plus forte que la liberté d’expression
Pour ne pas mourir idiot, si vous persistez à vouloir, comme Germaine, vous lancer dans les médias, sans boire le bouillon tout de suite (les médias c’est compliqué), prenez une première leçon de droit de la presse et des conditions dans lesquelles des exceptions existent grâce au blog de Vivaldi Chronos.

*Pour les latinistes, qui ont toujours raison, ils se rappelleront : Dura Lex, Sed Lex (la loi est dure, mais c’est la loi).

 

 

Un billet d’humeur de Manuel Jacquinet


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