Le pyjama d’Arianna

Le 19 juin 2014 par Magazine En-Contact

163107459-2Les Américains, les gens célèbres, les entrepreneurs de la nouvelle économie qui ont fait fortune ont un avantage terrible : ils sont entendus, invités, visibles. Et leurs livres, lorsqu’ils en écrivent, font fureur.
Et si ceux-ci racontent des leçons de vie, après avoir frôlé la mort… c’est bingo !
Faut-il, pour autant, jeter aux orties ou dans les calanques, les résultats de ces confessions ?
Nous sommes allés demander leur point de vue à deux  femmes qui ont lu Rousseau, entrepreneures,  dans les nouvelles technologies et… qui ont déjà fait fortune : elles disposent d’un vrai capital – intellectuel –, à ce que je sais, habitent Marseille, sont mamans. Riches, je vous dis.

Que vous inspirent les confessions d’Arianna Huffington ? Et pour mettre la barre plus haut, pouvez-vous me faire un petit argumentaire téléphonique (on va imaginer qu’à la tête de la cellule télévente de fnac.com, il faut déstocker vite fait, bien fait les invendus de thrive) ?
Arianna est le parangon de la réussite à l’américaine, avec du pouvoir et de l’argent, le tout obtenu au prix d’un travail acharné et de sacrifices personnels considérables. Et c’est une femme ! En tant que telle, elle identifie quelques axes majeurs qui devraient nous permettre, à nous toutes, de reconsidérer notre conception de la réussite, examinons-les ensemble :
La réussite, c’est vivre sans se tuer et se rendre malade : lutter contre le stress et les addictions, ne pas mener une vie qui sape notre énergie vitale, en mettant de la distance notamment avec nos smartphones et autres cordons ombilicaux qui nous relient en permanence avec l’entreprise. Il est vrai que nous ne sommes ni urgentistes, ni pompiers, l’idée semble bonne de tout arrêter à 21h jusqu’au lendemain matin. Et nos dîners en famille ou en amoureux en seraient plus réussis … Peut-on pour autant renoncer à cette aliénation électronique sado-masochiste, qui nous donne l’impression à la fois d’être en capacité d’agir et d’intervenir, et d’être indispensables aux autres à tout moment, y compris hors du cocon familial ? Pour être équitables, il nous faudrait alors également couper court, en journée, à toute intrusion ou tentative d’intrusion de la sphère privée dans notre écrin professionnel : finies les réponses chuchotées au cher et tendre durant une réunion importante, terminées les réponses hébétées en plein calcul du REx du mois aux attaques acides en direct du prof principal de mon aînée, qui, lui, est bien décidé à régler son compte à cette mère indigne qui ne semble pas mesurer l’étendue des dégâts de sa vie dissolue de chef d’entreprise sur les résultats scolaires de son adolescente !

La réussite, c’est vivre sans se tuer et se rendre malade

Pourrions-nous, encore, revenir au bon vieux courrier postal, à la lettre d’amour glissée sous l’oreiller, à la convocation pour avertissement aux parents, ah le bon vieux temps du papier à lettres et du téléphone à cadran…

Véronique Darier et Marie-Eve Bensussan-Demauret  co-fondatrices de Mars Marketing
Véronique Darier et Marie-Eve Bensussan-Demauret
co-fondatrices de Mars Marketing

Chacun en fait l’expérience, l’exigence grandissante d’immédiateté et de réactivité au travail nuit à

laqualité de nos vies, de nos décisions, et de nos relations. Et les outils du sacro-saint nomadisme deviennent de instruments d’auto torture… Même si nous avons du mal à imaginer Arianna patienter jusqu’au lundi matin pour obtenir les corrections de sa présentation de Thrive confiées le vendredi à 16 heures à son assistante préférée… Mais sans doute faut-il encore plus de lâcher prise et faire confiance à l’auteur pour y croire !

Arianna nous explique aussi que dormir est essentiel, et si possible, en pyjama : elle préconise d’ajouter une ou deux heures à chacune de nos nuits, là, nous ne pouvons que souscrire ! Le souci c’est que nous aimerions bien dormir plus, mais avec la réunion DUP du lendemain, le client de l’année qui débarque et les recrutements polyglottes, nos cerveaux rétifs demeurent en éveil jusqu’à une heure avancée de la nuit ! Impossible ainsi de décider de dormir …
Ainsi, ne pouvons-nous que reconnaître et admirer la force optimiste de cette croyance en l’individu si chère aux Américain(e)s : Arianna est convaincue et nous entraîne dans sa conviction qu’on peut décider de tout pour soi, de son sommeil, de l’heure précise de son coucher, de son régime alimentaire, de mettre fin à ses addictions ou à ses névroses, de sa manière de prendre de la distance vis-à-vis du monde autour de soi … Nous sommes pourtant au monde, et en tant que tels, sommes tout ensemble acteurs et objets, tant mieux si notre pouvoir de décision l’emporte et que nous agissons du mieux que nous le pouvons pour nous-mêmes et les autres, la réalité telle que nous, marsiennes, la percevons, c’est qu’une large part nous échappe, quel que soit notre rôle ou notre statut, alors autant l’admettre, et faire avec, nous verrons comment.
Peut-être est-ce cela qu’Arianna tente de nous dire, de manière paradoxale, lorsqu’elle évoque les bienfaits de la méditation. J’entends déjà les esprits chagrins ricaner : « après avoir pillé le supermarché du rêve américain du pouvoir et de l’argent, Arianna Huffington fait ses courses dans les petites boutiques New Age et tendances de Greenwich Village ! ». Bien sûr que pour nous autres, Européens, attachés à nos racines socratiques et cartésiennes, la découverte soudaine de la sagesse peut apparaître un peu naïve… Mais bien sûr aussi qu’il est temps à l’âge adulte de prendre du recul, avec ou sans Arianna Huffington, vis-à-vis de nos actions professionnelles et personnelles, nos périmètres de vie et d’influence, il est temps de lâcher prise un moment et de laisser place au silence intérieur. Et de réitérer l’opération aussi souvent que de besoin. Utile et indispensable. Pascal, notre bon Blaise, prévenait déjà que tout le malheur de l’homme provient de son incapacité à savoir rester seul dans sa chambre sans rien y faire.
« Tant de mains pour transformer ce monde, et si peu de regards pour le contempler ». Même si elle ne l’a probablement pas lu, Arianna Huffington rejoint Julien Gracq et nous invite à la contemplation, ce qu’elle appelle l’émerveillement.
Alors, rejoignons les cohortes de Mathieu Ricard, quittons le vertige de nos vies de business women, et accordons sans peur désormais plus de temps à tout le reste.

Arianna Huffington - Fondatrice du Huffington Post
Arianna Huffington – Fondatrice du Huffington Post

Arianna Huffington nous donne une autre martingale pour mieux vivre, une qui fonctionne à tous les coups : faisons preuve le plus souvent possible de générosité. Même si le concept n’est ni clivant entre hommes et femmes, ni révolutionnaire, ni féministe, il est juste : homme, femme, riche, pauvre, toute personne généreuse sait à quel point donner illumine l’existence. Attention toutefois à ne pas exposer sa générosité aux projecteurs de l’ego, la générosité se doit d’être discrète et sincère.

Bon, nous allons retrousser les manches de nos pyjamas, et vérifier, nous, modestes entrepreneuses de la vieille Europe, si nous avons emprunté le bon chemin.
Nous avons offert des séances de théâtre et de sophrologie à nos troupes, dommage, pour la plupart, ils préfèrent aller faire du hip-hop, de la muscu, partir à la pêche à la sardine, en abondance sur les plages marseillaises. .. Nous finançons un club d’anglais hebdomadaire, pour permettre aux collaborateurs de présenter le TOEIC. Assiduité correcte, avec 5 salariés inscrits sur 70. No comment.

Quand la conception de la réussite à l’américaine rejoint la sagesse bouddhiste, cela donne … Thrive, un guide pour mieux vivre quand on est dans les affaires, des astuces simples pour faire coexister l’empathie au monde et le clinquant du succès. Sans le bruit et la fureur.

Faire de sa vie un roman, qui aboutisse à des règles de vie en quelques « bullet points », positives, c’est le signe d’une époque en mal de sagesse, qui n’a pas écouté les cours de philo en terminale et/ou pas lu Socrate ou Montaigne ou simplement l’illustration que les paroles ne sont pas entendues de la même façon selon qui les porte et prononce ?
L’entrepreneure, à la tête d’une PME dans un métier pas super sexy, et loin de la capitale, est-elle inaudible ?
En ce qui concerne précisément Arianna Huffington et son bouquin, il est possible que nous assistions aux conséquences d’une crise de la soixantaine plutôt qu’à une véritable révélation de sagesse transcendante. Et justement, cette crise est plutôt bien traitée, puisqu’elle est l’opportunité d’éditer, d’exposer au cours de conférences, d’interviewes, de plateaux TV, ce qui entretient le modèle : « je parle parce que j’ai réussi à changer mon modèle de réussite, qui me réussit, et donc je partage, et ça me réussit encore plus ! » Spirale vertueuse du succès.
article_24heures1Pour nous, l’époque est le théâtre de grands paradoxes : on y voit des personnalités du show business ou de l’édition s’exposer à tout bout de champ pour défendre telle ou telle cause politique ou sociétale, avec plus ou moins de congruence et de sincérité. Cela n’empêche pas l’abstention de battre des records, à croire que ces « people » ne son pas ou plus des leaders d’opinion ! Ils sont audibles, les « bons clients » des journalistes, alors qu’ils ne sont plus entendus.
Pendant ce temps, nous assistons à une surexposition de « moi » partout (sur Facebook, Instagram, Twitter, Linkedin etc) : une cacophonie d’individualités, hurlantes, grotesques de leur solitude non assumée…
Restons simples et efficaces : est entendu celui qui contient son message dans son périmètre de compétences, qui parle sans s’exhiber de choses utiles aux autres ; il s’agit simplement d’être humble et légitime. C’est un pari : chefs d’entreprises, femmes, à Marseille, dans un métier décrié par les médias, oui, nous devons pouvoir nous faire entendre !

est entendu celui qui contient son message dans son périmètre de compétences, qui parle sans s’exhiber de choses utiles aux autres


Arianna Huffington plus forte qu’Arthur Rimbaud ?220px-Carjat_Arthur_Rimbaud_1872_n2
Dans l’avant-dernière strophe du Bateau ivre, Rimbaud indique qu’après avoir voulu changer le monde et braver les flots… ce qu’il préfère et espère, c’est la joie de voir un petit bateau en forme de coque de noix tanguer sur une flaque des Ardennes … sommes-nous condamnés à une forme de sagesse que les Anglo-saxons dénommeraient « less is more » ?

C’est un début, qui a le mérite de « faire simple ». Voltaire nous disait « le paradis terrestre est là où je suis ». Pas sûr que ce soit une condamnation, comme vous le dites, que de penser la vie à notre mesure, et de faire du mieux qu’on peut … Plutôt une affirmation de notre capacité à nous penser et nous sentir humains, capables de si peu et de tant ! Nous savons et pouvons produire du sens de l’autre (de l’amour ?), des questions, et du rêve. C’est beaucoup.
Pour nous, il est sûr que c’est à chacun son rêve. Le tout étant d’en avoir un.
Sauf peut-être justement dans le cadre de l’entreprise, où chacun s’embarque avec ou sans son propre rêve, de gré ou (presque) de force, et c’est là que notre vrai travail de materfamilias commence.
Donc, vite fait, voici notre modeste « To do List » :

  • Créer et faire vivre un rêve concret propre à l’entreprise, un rêve collectif qui parlerait à chaque individu, encore faut il en partager les contours et le fond, avec tous les acteurs, sans ambiguïté ni langue de bois, et avec humilité, beaucoup d’humilité.
  • Accepter que ce rêve là puisse être discuté voire rejeté.
  • Tous les jours être justes et bienveillantes.

Comme en famille !
Du paternalisme au maternalisme, une évolution naturelle ?

S’émerveiller, donner, dormir, mettre son pyjama et ne faire qu’une seule chose à la fois.burnout On est loin des « motto » dont nous sommes perfusés : peut-on éviter le passage par la case « burn out », divorce, perte d’un être cher pour reprendre le cours de nos vies, cela vous est il arrivé ?
Il est de bon ton aujourd’hui d’attribuer tous nos tourments au travail (le travail, c’est le tripallium, la torture !) ; le burn out, le divorce, le mal être seraient LA conséquence d’un trop plein de travail et de stress au travail.
Bien sûr, comme toutes les mamans business women, nous avons subi la pression de nos petits bouts qui nous cherchaient en vain à la sortie de l’école et qui ont passé plus de temps avec leurs nounous qu’avec nous. Nous avons culpabilisé, compensé, négocié. .. Mais au bout du compte, ne nous revient-il pas à nous-mêmes, d’assumer nos choix personnels, et le sens que l’on veut donner à notre vie ?
Contrairement à Arianna Huffington, nous n’avons pas couru après l’argent, la renommée, le pouvoir à tout prix ; nous avons donc peut-être payé moins cher la course au succès …Et, Non, nous n’avons pas divorcé à cause de notre vie professionnelle trépidante, non, nous n’avons pas fait de burn out même en ayant frôlé le dépôt de bilan dans les premières années … Oui, nous sommes toutes deux passionnées, et passionnées sur le lieu de travail, par les humains surtout. Si nos plus grandes déceptions proviennent de certains collaborateurs, nos plus belles surprises aussi. Et quel bonheur nous procurent certains clients dont la personnalité et les compétences nous ravissent et nous font grandir !
Dans notre vie privée, nous avons la chance de nous adonner à des activités artistiques épanouissantes telles le chant, la peinture, la lecture. Cela nous permet assurément de conserver, de développer enthousiasme et capacité d’émerveillement. Nous avons une vie privée riche d’amour, formidable carburant.

Si nos plus grandes déceptions proviennent de certains collaborateurs, nos plus belles surprises aussi

Et puis, nous sommes deux à la tête de l’entreprise, et ça, c’est une force colossale. Nous ne connaissons pas les affres de la solitude du chef d’entreprise. L’une de nous se sent-elle un peu usée, désabusée – eh oui, cela nous arrive aussi !- que l’autre décuple sa force et son énergie ; et cela depuis 18 ans !
Alors, faut-il frôler le pire pour reprendre le cours de sa vie ?
Nous sommes décidément toutes deux configurées autrement. Nos préconisations ?
Avoir ou prendre conscience qu’Etre est plus important qu’Avoir

  • Sélectionner son entourage – pro et privé
  • Etre curieux, ouvert, « cherchant »
  • Se rappeler que choisir c’est renoncer, et c’est toujours prendre un risque – Assumer ses choix en conscience
  • Développer le contrôle sur tout ce qui est de notre ressort, tout en ayant la sagesse d’accepter que tout ne se contrôle pas.
  • Refuser de faire écho aux pessimistes
  • Rire souvent, et d’abord de soi-même !
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