Le spécialiste des médias David Carr est décédé le 12 février dernier. En 2014, il adressait ce brillant discours aux journalistes de demain.

Le 28 avril 2015 par Magazine En-Contact

NYTCREDIT: Earl Wilson/The New York Times 5-15-2012Le spécialiste des médias David Carr est décédé le 12 février dernier. En 2014, il adressait ce brillant discours aux journalistes de demain.

En mai 2014, le regretté journaliste David Carr du New York Times a été choisi pour prononcer un discours devant une promotion de jeunes diplômés de l’école de journalisme de Berkeley, à l’université de Californie. Après avoir été présenté par Ed Wasserman, conseiller principal d’éducation de l’école, Carr a offert ce long discours. Fidèle à lui-même, il s’est exprimé avec présence d’esprit, sagesse, verbe fleuri et en toute honnêteté.

Je m’appelle David Carr et je suis alcoolique. (Rires dans l’assistance)
Je trouve ça cool d’autoriser des ivrognes, des toxicomanes et des pirates à monter sur scène pour s’adresser à vous.
J’ai déjà une longueur d’avance pour ma part, pour avoir participé à une autre remise de diplômes à l’université de New York. La contremarche ressemblait beaucoup à celle-ci. Et en tentant de prouver à tous que je n’ai rien perdu de ma vitalité, j’ai voulu sauter dessus, mais je me suis pris les pieds dedans. Je suis tombé face contre terre et me suis cogné le visage très, très fort, devant un public de quatre cents personnes. Je peux vous dire deux choses : un, c’est… embarrassant. Et deux, il est très difficile de parler quand on a si mal à la tronche.
J’ai répété plusieurs fois la descente et la montée de ces marches, mais j’étais tendu malgré tout. Et là, un de vos camarades de classe dont je tairai le nom m’a avoué que la plupart d’entre vous ne portiez rien sous vos toges. En imaginant mon public nu, je me sens soudain bien plus calme. Je me sens en sécurité sur cette estrade…
J’ai aussi parfaitement conscience que si vous vouliez entendre des paroles pleines de sagesse ou un discours d’une grande éloquence convoquant des événements historiques, vous auriez choisi quelqu’un d’autre. Vous auriez aussi relevé dans mon parcours qu’il m’a fallu sept ans pour venir à bout de l’université.
Vous savez, j’ai postulé pour un job à Boston. Vous avez tous déjà entendu parler des gens qui mentent sur leur CV ? Eh bien, j’ai dû appeler l’université du Minnesota pour leur demander : « J’ai bien eu mon diplôme, n’est-ce pas ? »
C’était une époque compliquée.

Je n’ai ni master, ni doctorat, ni rien. J’ai été cinq fois en cure de désintox, j’ai été arrêté pour plusieurs délits mineurs et un grave, mais malgré cela, vous m’avez sélectionné. Je me suis posé pas mal de questions sur cette décision, mais je pense qu’il est trop tard pour recompter les voix. J’imagine que Rob Ford, le maire de Toronto, était trop occupé pour venir.
Nous sommes donc là, tous ensemble, pour le meilleur ou pour le pire, à cause de vos votes. J’ai demandé conseil à Ed Wasserman. Il m’a dit de ne pas trop me mettre la pression. Ses conseils étaient les suivants : « Ne tombe pas (pour ce point, c’est bon, à moins que je ne me gauffre en partant), reste loin de ceux qui vomissent, et essaye de ne pas trop jurer. » Laisse-moi te dire, Ed, que tu as placé haut cette putain de barre !
Mais je me suis simplement dit : « Pourquoi pas ? » C’est une incroyable opportunité. C’est votre journée. Et moi, en tant que père, j’ai une pensée pour ma fille de 17 ans et ma femme qui organisent une brocante pour réunir assez d’argent et payer ses études. Vous autres, parents, avez toute ma sympathie. Vraiment.
Nous avons tous fait des sacrifices pour en arriver là. Quelle journée merveilleuse pour vos familles. Je ne pourrais pas être plus heureux de me tenir devant vous aujourd’hui. Mais c’est véritablement votre journée, à vous tous qui êtes diplômés. Félicitations.
J’ai regardé les travaux de quelques élèves parmi les cinquante-et-un assis ici et je suis honoré de pouvoir dire aujourd’hui que je suis leur collègue. J’étais étonné : ils sont ambitieux, précis et veulent raconter des histoires de toutes les manières possibles, pour ensuite les partager avec le monde entier.
D’après moi, la tradition qui permet à un vieux gars teigneux dans mon genre de vous donner des conseils est plutôt absurde. Qu’est-ce que je sais réellement de vos vies et de cet instant ? Je ne connais même pas la moitié des logiciels sur lesquels vous travaillez.
Les choses ont radicalement changé. On en a beaucoup parlé. Mais sachez-le : ma fille aînée, Erin, est journaliste reporter d’images. Et j’ai passé beaucoup de temps à essayer de la dissuader de prendre le chemin du journalisme. Elle m’a attentivement écouté, puis a fait tout le contraire. Vous devriez faire la même chose aujourd’hui.

berkeley university
berkeley university

Mon premier article avait pour thème la brutalité chez les policiers. Il a été publié dans un petit hebdomadaire local, et il a été probablement lu par quelques 30 000 personnes. Erin – au même âge, 24 ans – a décidé de filmer un gars fabriquant des pistolets à partir d’imprimantes 3D pour contourner la loi fédérale sur les armes à feu. Je lui ai tapoté la tête, en lui disant : « C’est mignon comme sujet, très bonne idée ma chérie. » Je crois qu’elle a eu 12 millions de vues sur YouTube. J’aimerais l’étrangler.
J’aimerais vous étrangler vous aussi, mais j’ai peur de devoir travailler un jour pour vous, alors je vais vous cirer les pompes à la place.
Vous entrez dans un monde qui n’est incontestablement plus le même qu’avant, où le modèle économique est supposé être sur la corde raide. Mais la capacité même à faire du journalisme, à toucher des publics, n’a jamais été aussi prospère. J’aime les risques que vous prenez. Vraiment. Enfin, j’ai de l’affection pour vous, mais je ne suis pas inquiet. Tout ira bien.
Les journalistes sont aujourd’hui aussi divers que les méthodes qu’ils pratiquent. Regardez l’année dernière, un informateur isolé a contacté un blogueur isolé et ils ont dévoilé à deux l’intrusion massive du gouvernement dans la vie des Américains. Ce gouvernement est arrivé au pouvoir en affirmant être le plus transparent de l’histoire des gouvernements. Il apparaît qu’en fait, il nous cache des tas de choses. Et si nous sommes au courant, c’est grâce au travail qui a été réalisé.
On nous a appris que des espions, au sein de l’appareil de sécurité nationale, étaient infiltrés au cœur du gouvernement. Du secret à toutes les sauces : attaques de drones, listes de personnes à abattre, poursuites judiciaires et personnes sur écoute. Edward Snowden a travaillé de concert avec Glenn Greenwald, Barton Gellman et Laura Poitras pour révéler au grand jour cette affaire. Beaucoup d’autres, dont mes collègues du New York Times, ont fait avancer cette histoire avec de nouvelles pistes et ont mis en lumière des secrets bien cachés. Ils ont changé le cours de l’histoire. Je ne sais pas si vous la changerez vous aussi, mais vous aurez du moins l’occasion d’essayer.

Pour ma part, je ne l’ai jamais changée. J’ai eu quelques impacts dans ma carrière. Mais il faut viser haut, il faut se lancer : vous devez définir clairement votre propre ambition. Si vous êtes le genre d’individu à penser que les choses les plus intéressantes sont celles que vous ne connaissez pas, alors vous êtes probablement au bon endroit. Si vous êtes le genre de personne à lire et évaluer la qualité des articles ou reportages, la plupart du temps réalisés par vos collègues, vous finirez probablement par travailler aussi bien qu’eux un jour.
Je pense que c’est important : si vous êtes du genre à pouvoir être à la fois effrayé et téméraire, vous finirez sûrement par accomplir de grandes choses.
Ne laissez personne vous dire que vous auriez dû travailler à l’époque, cette époque qu’on appelait pompeusement « l’âge d’or ». Elle n’était pas si dorée. C’est vrai. Beaucoup des histoires qu’on écrivait étaient à chier !
Désormais, vous avez accès à toutes les opinions sur tous les sujets qu’on vous demande de couvrir à la minute où vous vous y mettez. On n’avait pas tout cela à l’époque. On avait un type nommé Morty qui travaillait à la rubrique nécrologie et qui connaissait peut-être deux-trois petites choses à propos de tel ou tel sujet.
Sans compter qu’une poignée de blancs-becs croulants – un peu comme moi aujourd’hui – a décidé ce qu’était l’actualité. Ce n’est plus vraiment à nous de la définir. C’est à vous. C’est à votre public. À en juger par les travaux que j’ai pu voir, vous n’aurez aucun problème à choisir ce qui est important.
Je vais juste vous parler un peu de moi, si vous le voulez bien. Et oui, ceux qui interviennent à la remise des diplômes semblent toujours en arriver là. J’étais hier à une autre remise de diplômes à Boston, et l’orateur a passé une bande démo d’environ huit minutes pour se présenter. C’était très impressionnant, je dois dire.

Mon histoire commence le jour où, à peine sorti de l’école, un ami de mon père a été témoin de l’arrestation de deux suspects noirs. J’habitais à Minneapolis, où la plupart des gens étaient blancs, mangeaient de la nourriture blanche, et par terre, le sol était recouvert de neige pour que l’endroit soit encore plus blanc. Un décor monotone. Les policiers étaient blancs aussi, bien sûr. Et bien que la communauté de Minneapolis commençât à se diversifier – ce qui la rendait plus intéressante selon moi –, la mentalité des policiers n’avait pas vraiment évolué.
L’ami de mon père – un blanc – regardait donc ces deux suspects noirs se faire arrêter. Ils étaient menottés, totalement sous contrôle, et lui ne savait pas de quoi ils étaient accusés. Malgré cela, les policiers continuaient à les frapper violemment. Si vous en avez déjà fait l’expérience – inutile de citer des noms –, vous savez qu’on ne peut pas faire grand-chose avec des menottes aux poignets. Croyez-moi sur parole.

Alors l’ami de mon père intervient : « Hé ! Bon sang, vous foutez une sacré raclée à ces pauvres types menottés. » Du coup, on lui a réservé le même sort. C’est ce qui arrive aux gens qui tentent de défendre quelqu’un.
J’ai dit à mon père : « C’est scandaleux ! Quelqu’un devrait écrire un article à ce sujet ! » Il m’a alors regardé et m’a dit : « Je croyais que tu avais fait des études pour ça ? C’est pour cette raison que je t’en parle ! »
Évidemment, je savais déjà où se trouvait le commissariat. Je ne savais pas en revanche où étaient gardés les dossiers. Je ne connaissais rien de rien. Cela m’a pris des mois, je n’avais aucune idée de ce que j’étais en train de faire, mais j’ai réussi à écrire un article et à le vendre à un hebdomadaire local. Et il s’est avéré que ces policiers étaient multirécidivistes, que c’était un de leurs passe-temps, de la violence gratuite contre autrui, sponsorisée par l’État. Des multirécidivistes. Ils ont fini par se faire prendre et se sont fait jeter dehors.
J’ai adoré ça. Et ce que j’ai le plus aimé, c’est de voir mon nom imprimé en une. J’ai fait le tour de la ville où les journaux étaient distribués : là c’est moi, là c’est moi, là c’est moi. Je me suis retenu pour ne pas prendre une règle et mesurer la taille de mon nom sur la page. Tout a commencé par ce : « Quelqu’un devrait écrire un article à ce sujet. »
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Aujourd’hui, je me suis réveillé dans cet hôtel, sur Shattuck Road. Il était 6 h 30 du matin et j’essayais de trouver un bagel ou autre chose. Le quartier avait l’air d’un hôpital psychiatrique en plein air. Et je ne portais pas ce costume. Juste un vieux short de sport et un sweat-shirt. Vous savez quoi ? Je me fondais parfaitement dans la masse. Je me suis promené tranquillement et, sans rire, on ne m’a pas demandé d’argent une seule fois. Dès que je croisais quelqu’un, il me disait : « Hé, mon frère ! Quoi d’neuf ? »
Ces gars qui vivent là-bas sans rien – deux bâtons, une pierre, un sac de couchage : le service minimaliste d’un hôpital psychiatrique, chaque jour, ils essaient de faire leur bout de chemin. Quelqu’un devrait écrire un article à ce sujet. Quelqu’un l’a déjà fait, et d’autres le feront encore. Mais quelqu’un devrait écrire à ce sujet.
En ce moment même, pas si loin de l’endroit où nous nous trouvons, il y a toute une génération de jeunes gens talentueux comme vous qui aident d’énormes sociétés comme Google, Twitter et Facebook à se saisir de chacun de nos moments privés pour les transformer en opportunités commerciales. Notre société a troqué notre vie privée et notre indépendance contre un tas d’applications, de services et de fonctionnalités sur Internet. La plupart du temps, les services sont gratuits, ce qui signifie bien sûr que les produits, c’est nous. Il faut comprendre qu’à chaque fois qu’on ouvre ou qu’on envoie un e-mail, qu’on télécharge une application ou qu’un cookie s’enregistre en surfant sur internet, que si tout est gratuit, il y a un coût dissimulé. Et comme je l’ai déjà dit plus tôt, quelqu’un devrait faire un article à ce sujet.
À cet instant, des gens sont en train de passer un temps considérable à décider quelle sorte de voiture ils devraient acheter, car ils ont tant d’argent qu’ils ne savent plus qu’en foutre… mais comme nous sommes à San Francisco, ils ne veulent pas prendre une voiture qui les ferait paraître riche. Leur vrai problème, c’est d’essayer de comprendre comment gérer l’image de leur richesse. De très jeunes gens, très riches, doivent conduire leur bagnole – comme je l’ai fait remarquer plus tôt – à travers un hôpital psychiatrique en plein air. Et je crois que quelqu’un devrait faire un article à ce sujet.
Tous les jours, à Oakland, des gens sont suspectés, surveillés et parfois fouillés à cause de leurs croyances ou de leur apparence, alors qu’ils n’ont souvent rien fait. C’est injuste. Il y a déjà eu des articles écrits à ce sujet, mais je pense tout de même qu’on devrait continuer à en écrire.
Mais assez joué au rédacteur en chef. On a déjà choisi assez de sujets à votre place. Tout ce que je vous souhaite, c’est de connaître un jour la paix dans le monde, de vivre dans la sécurité économique et, je vous le souhaite de tout cœur, de ne subir aucune discrimination.
Pour cela, mettez-vous au travail sans tarder, s’il vous plaît.

En tant que journaliste, je ne m’en veux jamais de parler aux étudiants en journalisme, car le journalisme est pour moi une immense aventure. On doit sortir, parler à des inconnus, leur demander tout ce qu’on veut, revenir, écrire leurs histoires ou monter l’enregistrement. Vos emprunts ne seront pas remboursés aussi vite qu’avec une autre activité, et vous n’êtes pas près de ressembler à ces gens qui s’inquiètent du modèle de voiture qu’ils doivent acheter. Mais c’est ainsi que cela doit être. Je veux dire, c’est plus intéressant qu’un simple travail. Dans le cas contraire, vous devriez vous trouver un vrai boulot. Pensez à ceux qui vont tous les jours au travail et détestent ce qu’ils font. Nous, nous sommes heureux d’aller travailler. C’est toujours mon cas. C’est consternant. Je m’amuse tellement…
Il n’y a pas si longtemps, j’ai pu me rendre à la Cour suprême pour entendre ce qu’Aereo avait à dire, accompagné de mon rédacteur en chef. Je me suis retenu pour ne pas lui prendre la main en arrivant et m’écrier : « N’est-ce pas merveilleux ? Mon Dieu ! » Je ne rigole pas, c’est vrai.
Je peux vous assurer que l’excitation ne retombe jamais. Ce dont je me souviens, ce sont des gens qu’on croyait cinglés mais qui avaient en réalité raison, des voyous présumés qui comprenaient la justice bien mieux que les policiers qui les avaient arrêtés, du bureaucrate discret qui a fini par réaliser que ses patrons n’agissaient pas pour le bien commun. Souvent, pour ne pas dire toujours, ce sont nos sources qui, comme je l’ai souligné, mettent en lumière certaines affaires.

Quand j’étais rédacteur à Washington, une femme est venue me voir pour me dire : « Je suis traquée par un type depuis quatre ans. Il m’appelle, m’envoie des e-mails, se pointe chez moi avec une arme. J’ai appelé la police de Washington à maintes reprises, mais ils ne veulent rien faire. » J’ai répondu : « Non, c’est impossible. » Puis j’ai lu tous les rapports de police, analysé toutes ses informations personnelles, et j’ai compris qu’elle me disait la vérité. Bien sûr, je me suis dit que quelqu’un devait écrire un article à ce sujet, et j’ai commencé à y réfléchir. J’ai pensé : « Vous savez quoi ? Si quelqu’un doit le faire, ce devrait être cette femme. » Elle s’exprimait très bien, elle était à la fois intelligente et sincère. Elle a raconté son histoire d’une façon incroyable, c’était épique.
Un des fondements du journalisme, qu’on enseigne à merveille ici et qui se fait partout en Amérique, c’est de pouvoir nous immerger dans des histoires qui nous permettent de révéler de grandes vérités. On ne peut pas être plus immergé dans une histoire que dans la nôtre.
C’est pour cette raison que je lui ai donné la plume. Elle a écrit une histoire frappante, viscérale, et avant tout, une histoire vraie. Mais juste avant qu’elle ne soit publiée, je me suis demandé ce que ce type allait faire s’il lisait l’histoire de cette femme en train de le ridiculiser et de lui reprocher de lui avoir gâché la vie ? Allait-il débarquer chez elle et lui trancher la gorge ? Allait-il utiliser l’arme avec laquelle il se trimbalait ? J’ai remarqué qu’il avait un permis pour cette arme.
Je l’ai regardé et lui ai dit : « Attendez, qu’est-ce qu’on fait, là ? Est-ce que vous y avez bien réfléchi ? » Je lui ai dit de faire venir sa sœur – elle n’avait plus sa mère, ni son père – et nous avons passé en revue tous les risques ou les menaces possibles. Et elle m’a répondu : « Écoutez, quelqu’un doit écrire un article sur ce type et je pense que ce quelqu’un, c’est moi. »
Donc nous l’avons publié. Le type s’est rendu de lui-même au commissariat. Il a été reconnu coupable pour avoir longtemps terrorisé cette femme. J’ignorais la tournure qu’allait prendre cette affaire. Elle non plus ne le savait pas. Mais si on dit la vérité, en général, il n’en ressort que du positif.
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Vous travaillerez peut-être pour un site internet, pour un journal, vous vendrez vos histoires àFrontline, ou même à HBO si vous avez de la chance. Mais en fin de compte, ceux pour qui nous travaillons, ce sont les gens qui nous racontent leurs histoires. Nous sommes leurs messagers. Nous sommes leurs guides. Nous sommes les témoins de l’histoire de ces personnes.
Laissez-moi vous dire, Don, le fond du projet de votre master – cette peur, ce manque d’assurance, le sujet ne va pas, la vidéo est saccadée, l’audio ne correspond pas, l’introduction est nulle. Toutes ces choses ne disparaîtront jamais. Jamais. Et la plupart des étudiants ont dit avoir tenté de s’entraider. C’est tout l’enjeu. C’est ce qu’il faut faire.
Il y aura toujours quelqu’un de plus intelligent ou de plus capable que vous qui devrait être à votre place. Comme à mon arrivée à l’aéroport, quand ma valise est passée sur le tapis roulant et que j’ai vu ma carte de visite du New York Times. J’ai presque eu un choc. Comme Ed l’a souligné, quelles étaient les chances qu’une personne comme moi finisse par y travailler ?
Et la semaine dernière – vous savez, la plupart du temps, c’est assez sympa de travailler au New York Times. Mais mercredi dernier, ma patronne – que j’admire et respecte beaucoup, Jill Abramson – a été virée sous nos yeux. Juste virée. Elle a été remplacée par Dean Baquet, un autre super journaliste que j’admire et respecte. On est resté bouche-bée. On s’est demandé comment notre lieu de travail avait pu se transformer en un épisode de Game of Thrones. On aurait dit qu’il y avait du sang partout !
Et dès que cela a commencé, j’ai sorti mon carnet et me suis mis à écrire. J’ai sorti mon iPhone et j’ai commencé à enregistrer. Je me disais que quelqu’un allait bien finir par devoir écrire un article à ce sujet. Après quoi nous nous sommes tous réunis – je pensais qu’il était important que quelqu’un, au sein même du New York Times, raconte cette histoire aussi fidèlement que possible. Et malheureusement, cette personne s’est avérée être moi. Je suis sérieux. Je me suis dit : « Que faire ? Je veux bien faire mon travail, mais je veux aussi garder mon boulot. Bien faire mon travail. Garder mon boulot. »

Mais quelqu’un devait écrire à ce sujet, non ? Non ? Et du coup, c’est tombé sur moi. Donc ce matin, j’ai écrit ma rubrique média du lundi. Ma rubrique parle toujours des faiblesses des institutions qui n’arrivent pas à la hauteur de leurs objectifs et chutent à la vue de tous. Et devinez de qui je vais parler lundi ?
Et je me suis encore posé les mêmes questions ce matin. J’écris pour vivre. Que faire ? Bien faire mon travail, garder mon boulot. Bien faire mon travail, garder mon boulot. Un vrai dilemme. Ce n’est pas comme si quelqu’un venait pointer son arme sur ma tempe pour me faire sauter la cervelle, mais certaines personnes pourraient être blessées en dévoilant la vérité.
Si on m’a demandé d’écrire l’article au départ, d’après ce qu’on m’a expliqué, c’est parce qu’il figurerait en première page. Je suis capable de faire un tas de choses, comme je l’ai déjà évoqué. Mais je ne suis pas ce qu’on peut appeler un « journaliste de première page ». Je n’ai pas une grande voix autoritaire. Je ne suis pas très organisé. Vous ne voulez pas voir mon premier jet, croyez-moi. Et pourtant, j’ai été choisi.
Je pense qu’il est important au final de repenser aux projets qui ont ébloui vos familles, à ceux qui leur ont fait dire : « Comment t’as fait pour écrire ça tout seul ? Comment ? » Et la belle arnaque, c’est que vous ne l’avez pas fait seul du tout. Vous avez reçu beaucoup d’aide. N’est-ce pas ? De vos collaborateurs. Chaque personne à avoir remanié l’article l’a amélioré.
Et cela ne changera jamais. Un bon travail dépendra toujours de la collaboration entre plusieurs personnes.

Je ne peux pas saisir l’opportunité qui m’est donnée de parler à la remise des diplômes d’une institution si prestigieuse et ne pas vous donner quelques petits conseils. Vous le feriez aussi si vous étiez à ma place, n’est-ce pas ? Juste quelques-uns. Je vais vous donner dix conseils que vous ne trouverez sur aucune liste de BuzzFeed.
Souvenez-vous quand même de mon parcours. Je vivais des allocations. J’étais dépendant de l’État pour manger et me soigner. Je suis devenu père célibataire à l’époque où personne n’aurait osé me confier un ficus. En dehors de cela, j’étais un citoyen modèle, en quelques sorte. Identifiez-vous à ce que vous pouvez et laissez le reste de côté.

En ce moment, dans votre promo, je sais que vous passez beaucoup de temps ensemble, que vous vous soutenez les uns les autres et que vous n’hésitez pas à dire à vos camarades à quel point ils sont géniaux. Mais parmi eux se trouvent des ambitieux, qui ont une longueur d’avance et sont destinés à un avenir glorieux. Vous savez quoi ? Parmi eux ne se trouve pas la personne qui changera le monde. Cette personne est probablement sous-estimée. C’est quelqu’un que vous n’imaginiez même pas pouvoir tout déchirer. Je le garantis. Je vous le garantis pour avoir travaillé avec des jeunes. Et vous savez quoi ? Vous êtes peut-être cette personne. C’est tout ce que j’ai à dire.
C’est un thème qui a déjà été traité, mais je tiens à insister, prenez ce que l’on vous donne. Une fois vos études terminées, vous allez devoir rembourser vos emprunts et vos parents vous demanderont : « Mais comment tu vas faire pour payer toutes tes dettes ? » Saisissez la première occasion qui se présente à vous. Oubliez votre plan de domination du monde. Prenez simplement ce que l’on vous donne, et faites-le bien. Si vous vous concentrez sur votre plan de domination du monde, vous risquez de passer à côté de beaucoup de choses.
Le journalisme, c’est comme le ménage. C’est une série de petits gestes discrets à répéter sans cesse. Ce sont ces petites choses qui vous aident à vous améliorer. Alors ne pensez pas pouvoir nettoyer le monde d’un coup de balai avec votre science du journalisme. Faites juste du bon boulot avec ce qu’on vous donne. Travailler sur votre grand projet, c’est comme essayer de déblayer de la neige qui n’est même pas encore tombée. Faites juste bien les choses.
Je pense que vous devriez vous considérer comme étant un employé parmi les autres. Si je dis cela, c’est parce que nous vivons dans un monde éminemment narcissique. Ne pensez pas à vous créer une image, il suffit simplement de ne pas poster de photo dénudée sur les réseaux sociaux. Je ne pense pas qu’il soit essentiel de travailler sur le développement d’une marque. Je crois à l’engagement sur les réseaux sociaux, et j’ai moi-même un petit problème de dépendance à Twitter. Il est important de trouver votre place avant de chercher à vous démarquer, si vous voyez ce que je veux dire.
Mon cinquième conseil, c’est la règle de la maman. Ne faites rien que vous ne pourriez expliquer à votre mère. Toutes ces grandes interrogations sur l’éthique… Ed et moi pourrions animer un colloque de trois jours sur l’éthique, alors qu’en fait, si vous ne pouvez pas expliquer ce que vous êtes en train de faire à votre mère sans qu’elle ne vous dise : « Mon ange, je trouve que c’est un peu osé, ce que tu fais. Ce n’est pas une bonne chose. » Ne le faites pas. N’essayez même pas. Utilisez la règle de la maman. Passez-lui un coup de fil. C’est une ressource précieuse.
Ne faites pas seulement ce pour quoi vous êtes bon, voilà mon sixième conseil. Si vous ne quittez pas votre zone de confort, vous ne saurez jamais de quoi vous êtes capable. Comme je l’ai déjà fait remarquer, vous devez apprendre à ressentir de la frustration et vous devez vous servir de cette frustration comme d’un apprentissage. Vous devez apprendre à revenir à la réalité et à demander de l’aide.
Être journaliste permet d’apprendre tout au long de sa vie. Ne prétendez pas déjà tout savoir. Posez des questions autour de vous.
Mon septième conseil, c’est d’être présent. Je ne veux pas me la jouer Oprah avec vous. Mais beaucoup de personnes ont l’impression que leurs téléphones vont faire un trou dans leurs poches s’ils les y laissent trop longtemps. Ils se demandent : « Qui est connecté ? De quoi est-ce qu’ils parlent ? » Et vous savez ce qu’il se passe pendant ce temps-là ? Le temps défile. Toute votre vie défile.
Je ne vous raconte pas le nombre de fois où je me suis rendu à des conférences extraordinaires prononcées par les plus grands cerveaux. Tout le monde était sur son téléphone. Ils ne levaient jamais la tête. Si vous avez les yeux sur votre téléphone, le décor ne change jamais. Ne pensez pas à décrire l’instant. Vivez-le.
J’ai presque un demi-million d’abonnés sur Twitter, mais la seule personne qui a besoin de savoir ce que je fais en ce moment même, c’est moi. Je suis là. C’est ce que je fais. J’ai fait quelques photos un plus tôt, et je les tweeterai peut-être plus tard, mais Twitter continue sans m’attendre. Je dois vivre cette occasion extraordinaire au moment présent, et peut-être que plus tard, je mettrai une photo sur Facebook ou tweeterai quelque chose.
Regardez la personne à qui vous parlez. Décollez vos yeux de votre téléphone. Ne soyez pas spectateur de votre propre vie. Vous manquerez tout ce qui est important.
Vous devez non seulement assumer la responsabilité de ce qui est bien, mais aussi de ce qui est mauvais. J’ai remarqué, que ce soit parmi les dirigeants ou ceux qui protègent leurs collègues en de nombreuses occasions, que ce sont ceux qui sont capables d’assumer leurs erreurs et de s’excuser directement pour leurs lacunes qui réussissent le mieux.
Nous avons tous nos fêlures, d’une manière ou d’une autre. Prétendre le contraire, ou attendre de quelqu’un qu’il ne le soit pas, c’est absurde. Et quand vous ne vous en sortez pas, dites-le. Ne vous trouvez pas des excuses. Les excuses ne se sont guère que des explications, elles n’excusent rien. Soyez honnêtes avec les erreurs que vous commettez, assumez vos responsabilités et soyez déterminés à mieux faire.

Je pense qu’il est très important, neuvième conseil, d’être honnête. De nos jours, c’est une approche tactique. Les gens disent : « J’adore ta façon d’être, de dire tout ce qui te passe par la tête. Tu vas droit au but. Tu dis la vérité. » Disons plutôt que c’est un mode de vie. C’est une façon d’être.
Quand on est honnête avec quelqu’un, quand la porte s’ouvre et qu’on doit avoir une conversation difficile avec cette personne, on n’hésite pas à entrer et à avoir cette conversation. On montre à cette personne qu’on la respecte en étant honnête avec elle.
Une des choses que je déteste en Californie, c’est que vous avez toujours l’air d’avoir l’air d’accord avec l’autre quand vous discutez. Vous ne l’êtes pas ! Vous dites : « Oh oui, je comprends parfaitement ce que vous dites et je pense qu’on peut s’arranger. On doit pouvoir trouver un compromis. » Alors qu’en fait, non. Il faudrait dire : « Vous avez tort. J’ai raison, voilà pourquoi. »
Quand on applique ce précepte, qu’on gagne cette réputation de toujours dire la vérité, les gens ont tendance à écouter ce qu’on a à dire.
Enfin, mon dernier conseil, c’est de ne pas avoir peur d’être ambitieux. Je vis un rêve utopique. Et je le vis parce que je l’ai voulu. Je l’ai vraiment voulu. J’avais 34 ans, plus de boulot, je vivais des allocations, j’avais une horrible réputation, j’étais parent célibataire et je venais de rencontrer celle qui allait devenir ma femme. Elle m’a demandé : « Où est-ce que tu te vois dans cinq ans ? » Ce à quoi j’ai répondu : « Je veux compter dans le paysage médiatique national. » Sa réaction : « Mais mon amour, pour l’instant tu es au chômage et tu vis des allocations. » Je le sais ! J’essaye juste de définir mon objectif.
Mais il y a aussi des gens qui douteront de vos capacités. Comme si vous alliez sortir de chez vous et vous faire directement des amis qui travaillent pour Morgan Stanley ou peu importe pour qui, ils bossent pour un site très réputé. Ceux-ci vous diront : « Bon, je pense que tu n’y arriveras jamais, mais bonne chance. » Ces gens qui doutent de vous, ce sont vos amis. Parce que vous allez leur prouver qu’ils ont tort.
Je pense souvent aux gens qui croyaient que j’allais échouer. Ces gens sont vos alliés. Ce sont vos amis secrets. Gardez-les proches de vous.
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J’ai donné une conférence avec Gay Talese, éminent journaliste du New York Times et maître du journalisme narratif. Des gens lui posaient des questions sur la grande époque du journalisme. On est comme Boswell. Assis derrière un bureau, on écrit sur d’autres personnes qui écrivent.

C’est fou, on finit par ne plus rien faire d’original, on ajoute une petite touche à tout ce qui nous passe sous la main.
Et le grand Gay Talese a dit que nous étions des hommes de terrain, qu’il fallait sortir, trouver des gens plus intéressants que nous, revenir et raconter leurs histoires.
Si pour l’instant tout vous paraît impossible, repensez au jour où vous avez postulé ici. Devant combien de personnes avez-vous dû passer pour en arriver là ? Vous êtes extraordinaire rien que pour avoir été pris ici. Et vous êtes arrivés jusqu’au bout, vous n’y croyiez pas. Peut-être que tout le monde n’y est pas arrivé, mais vous êtes ici, devant moi. Aussi, quand vous aurez l’impression de vous tenir face à quelque chose d’insurmontable, repensez à ces deux dernières années. Vous avez défié les probabilités, vous avez sacrément réussi. Vous êtes là.
Les probabilités étaient contre vous, mais vous êtes quand même là. Diplômés de l’école de journalisme de Berkeley. Vous allez prouver que vous méritez ce diplôme et vous en servir pour faire de grandes choses. Soyez reconnaissants envers les opportunités qui vous ont menés ici.
Les jeunes diplômés qui se trouvent devant vous, mesdames et messieurs, auront un jour un impact considérable sur le monde. Quelqu’un devrait peut-être écrire un article à ce sujet.
Toutes mes félicitations aux familles, à l’université, mais surtout, à vous qui venez d’être diplômés. Je suis profondément fier de vous, alors que je ne vous connais pas.

Traduit de l’anglais par Estelle Sohier d’après la transcription du discours parue dans The Desk.

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