On a beaucoup aimé :  J’ai joué avec le feu

Le 2 mars 2018 par Magazine En-Contact

La couverture est verte, comme la couleur d’une équipe d’anthologie au sein de laquelle il a sévi et joué, balle au pied (L’AS Saint-Etienne), l’accroche sous le titre suffisamment punchy pour qu’elle atteigne son but, comme un coup franc vite et bien tiré, dès lors que l’arbitre a sifflé : J’ai joué avec le feu. Mais l’ouvrage dont je vais vous parler ce mois-ci est un livre sur l’amour et la vie et le choix assumé que font certains de se brûler plutôt que d’être sage. Tous les grands romans et récits sont, me disait je ne sais plus qui, ceux où l’on voit le héros faire un trajet, partir d’un point A pour arriver à un point B et suffisamment habiles ou émouvants pour que l’identification opère.

 

 

Jean-François Larios – © Edouard Jacquinet

Ici, le footballeur fantasque et hors classe que fût Jean-François Larios s’efface, ainsi que le football, ses agents magnifiques, et la cohorte d’images et de rêves qu’il charrie.
Ils s’effacent, le foot n’étant en fait que le paysage, la toile de fond d’une combustion qui se déroule et s’opère à la vitesse grand V au profit d’une épopée : celle d’un gamin de Pau, originaire d’une famille de pieds noirs et qui va tout connaitre. Ecrit sans aucune scorie, ce n’est pas un énième livre de joueur célèbre sur le retour et qui sera, par la magie de quelques confessions distillées, invité sur les plateaux. C’est un livre sur l’amour, la fidélité à une certaine vision de l’existence, qui trouve souvent sa source dans l’enfance : tout plutôt que la tiédeur, que le compromis, le renoncement aux rêves, quel qu’en soit le prix. On pensera à la confession d’un autre fou de l’amour, Arthur Rimbaud, lorsque ce dernier racontait la sensation d’être picoté par les blés.
Le poète finira trafiquant d’armes en Ethiopie, mourra après avoir écrit à Marseille une lettre à sa mère autrefois honnie mais dont la vie rapprochera le jeune homme, qui fuyait Charleville. Le deuxième, toujours bien vivant, bien que sa santé ne lui permette plus de gambader, a écrit, avec la complicité et le talent manifeste de son confesseur, Bernard Lions (journaliste à l’Equipe, voir son interview ci-dessous), une confession terrible et gaie à la fois : on finit au volant d’une vieille Clio dont l’un des sièges passagers est défoncé mais qui ne sera pas changé. Lisez le livre, vous comprendrez pourquoi.
Pourquoi certains êtres, qui découvrent assez tôt qu’ils ont quelque chose en plus, s’obstinent-ils à tout goûter, aimer, au point de franchir assez vite le parapet ? En 312 pages, on n’aura pas de réponse. On sait simplement, dès la page 18, que celui qui a joué avec le feu, a aimé, fumé, dépensé à Ibiza, brassé des millions, et « n’est pas encore mort. [Qu’il va] vous parler comme [il a] joué. Avec le cœur. »
Ce n’est pas le énième livre d’un footballeur, c’est un missile hors-sol, vert en couverture, rouge en dedans, et bleu et blanc aussi.
Bleu comme la couleur de certains yeux. Rouge comme les douleurs et les plaies qui se succèdent. Blanc comme les pages qui défilent, la page qui ne l’est un jour plus. Une confession magnifique, comme un ballon qui part des trente mètres et se loge dans la lucarne. Si vous me dites le contraire (après l’avoir lu) je me les coupe !

Extraits :

Aimer à en crever

Je suis déjà mort trois fois. Ma première mort, c’est une mort d’amour. Elle remonte à mai 1982, quand Yeux Bleus a décidé de rester avec lui. Les gens m’ont reproché d’avoir touché, non pas à une femme mariée, mais à un homme justement intouchable. Ah, parce que vous croyez que je suis le seul footballeur à avoir couché avec la femme de l’un de ses coéquipiers ? Ne me prenez pas pour un mulet. La liste est longue et je la connais. Il n’empêche : aux yeux de tous, je suis subitement devenu le pourri, le salaud de service, le paria du foot français. Tout le monde y est allé de sa petite version mais personne ne connaît la vérité. La vérité, c’est que je l’aimais. Vraiment. Et ça, on ne pourra jamais me l’enlever. Jamais. D’une histoire d’amour, les gens ont fait de la merde. Parce que si tout le monde en a parlé tout bas, personne n’a jamais osé dire tout haut ce qui s’est vraiment passé. Pas moi. Je vais tout vous raconter. Je vais briser ce grand tabou de l’histoire du football français qui m’a détruit. Comme ça, plus personne ne chuchotera dans mon dos, ni ne racontera n’importe quoi.

Je suis mort une deuxième fois, le 4 août 1988, quand une hernie discale a mis fin à ma carrière de joueur. Je n’avais pas encore fêté mes trente-deux ans et j’ai ressenti un vide abyssal. Celui de ne plus pouvoir exercer le plus beau métier du monde. Subitement privé de football, c’est un monde qui s’écroule. Mon monde. Ma vie. Celle que je vivais depuis plus de quinze ans. Je me souviens encore du titre de France Football, en 1980 : « Larios, Roi de France ». Buts, passes, pied droit, pied gauche, j’étais « Magic Larios ». J’étais un play-boy, pas un homme politique. Juste un joueur de football. Mais c’était déjà beaucoup. Cela faisait de moi une star, celle des Verts de Saint-Étienne et des Bleus de l’équipe de France. Pas un joueur en bois. Si vous me dites le contraire, je me les coupe. Parce que le football à mes yeux, c’est plus que de l’amour. C’est une folie.

Chapitre XI
Milliardaire

Je n’ai plus rien à faire dans la vie. C’est quoi, la vie, si tu ne prends plus de plaisir ? Que puis-je espérer de plus ? À vingt ans, j’ai connu la gloire, les femmes et l’argent. J’ai cru en moi et j’ai fait ce que j’ai pu. Je me croyais invincible et immortel. Au fil du temps, la vie m’a montré que j’avais tort. J’ai payé, et je continue à payer pour tout ce que j’ai fait.
J’ai brulé ma vie. C’est vrai. Mais je l’ai vécue intensément. Qui détient le monopole des sentiments, de la raison et de l’intelligence ? Personne en vérité. J’ai eu le plaisir d’avoir vécu une belle existence, sans remords mais avec deux regrets : celui de ne pas en avoir assez profité et celui d’avoir aidé parfois des cons qui ne me l’ont pas rendu. Pas grave. C’est le propre des cons.

 

A moi. L’histoire d’une de mes folies.

Depuis longtemps, je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les
célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

[…]

J’inventai la couleur des voyelles ! A noir, E blanc,
I rouge, O bleu, U vert. Ð Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible […]

O saisons, ô châteaux,
Quelle âme est sans défaut ?

J’ai fait la magique étude
Du Bonheur, qu’aucun n’élude.

[…]

Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté.

Alchimie du Verbe, Une saison en Enfer, Arthur Rimbaud

 

Par Manuel Jacquinet


Je ne voulais « confesser » que lui…

Bernard Lions – © DR

Rencontre avec le biographe de Jean-François Larios, Bernard Lions.

Manuel Jacquinet : Qu’est-ce qui est difficile et plaisant dans la rédaction d’un ouvrage de ce type ?
Bernard Lions : D’arriver à ce que le héros s’approprie pleinement son ouvrage, alors qu’il ne l’a pas écrit. C’est fondamental à mon sens. Si c’est le cas, c’est gagné. Les (bonnes) critiques littéraires et le succès public passent et viennent éventuellement après. Le plus plaisant, c’est l’aventure humaine, la rencontre à l’issue de laquelle tu parviens à accoucher le héros, à te glisser dans sa peau et à t’approprier sa vie, que tu n’as pas vécue, et à lui faire dire beaucoup plus que ce qu’il comptait te confier. Avec Larios, ça a parfois été frontal, folklorique, émouvant, franc et sincère. Une vraie rencontre d’hommes, en somme.

Comment concilie-t-on ceci avec son métier au quotidien ?
En mettant son métier de côté, au quotidien. J’ai attendu la fin de la saison de football pour aller passer huit jours de « vacances » chez Larios, à Pau. Puis, tout le travail d’écriture et de vérifications des infos, dates, évènements… je l’ai réalisé dans l’été, pendant mes jours de repos ou de vacances (j’en avais pas mal à prendre). Je l’ai complété sur la fin, en travaillant la nuit, après ma journée pour le journal.

Le style dans le livre est particulièrement adapté, selon moi, à la personnalité de Jean-François Larios. Cette adéquation a-t-elle été complexe à trouver ?
Finalement non, parce que ce livre est avant tout l’histoire d’une rencontre et d’un coup de cœur, réciproque je pense. Pas une commande d’éditeur. Larios voulait que ce soit moi qui le « confesse » et moi, je ne voulais « confesser » que lui. Dès notre première rencontre, la musique du livre a de suite résonné dans ma tête. Sans doute parce que nous avons tous deux un caractère assez proche. Toute la difficulté, dans l’exercice si particulier de l’écriture d’une autobiographie, réside ensuite dans la capacité de l’auteur à gommer sa plume pour laisser apparaitre le style et le phrasé du héros. Ceci afin que le lecteur puisse avoir le sentiment que le héros s’adresse directement à lui, sans filtre. Cet aspect compte grandement selon moi, en plus du fond, c’est-à-dire de l’aventure humaine que l’on raconte, dans la réussite d’une autobiographie. Ce style littéraire a parfois eu du mal à fonctionner en France, justement parce que l’auteur mettait son style de narrateur au service du héros. Le lecteur se sentait alors trompé. Il ne reconnaissait pas le héros et avait le sentiment de lire une biographie. Pas une autobiographie.

Que penses-tu des outils qui sont proposés aux directions des journaux pour remplacer, automatiser la rédaction de contenus, de vidéos ?
Il est normal de profiter des outils modernes à notre disposition. Mais, s’ils peuvent servir de facilitateurs, c’est un leurre de croire qu’ils vont remplacer la collecte de l’information. Elle passera toujours par une démarche fondée sur l’humain.

Comment s’écrit, selon toi, l’avenir du métier de journaliste sportif, et sous quelles formes demain ?
Les caméras de télévision étant désormais omniprésentes dans les stades, la tentation est grande de limiter le travail du journaliste à un emploi posté, c’est-à-dire depuis un bureau, bien loin de la conception que j’aie du métier de reporter. Ceci afin de limiter les coûts. Mais cela limite d’autant la qualité de l’information, soudain devenue low-cost. Le journaliste n’analyse plus l’information qu’il recueille par lui-même. Il ne traite plus que celle qu’on lui montre, par le prisme d’une image filtrée. L’indispensable part de ressenti, de vécu et de relations humaines qui permettent de vérifier et d’analyser une information disparait. D’où le risque d’une « mal information ». Voire d’une désinformation au service du roi qu’est devenue la communication.

 

Propos recueillis par Manuel Jacquinet

*Bernard Lions, né en 1970, à Barcelonnette (Alpes-de-Haute-Provence), est journaliste sportif à L’Equipe.

 

 

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