Il n’y a plus de vrais physios !

Le 6 mai 2019 par Magazine En-Contact

Jenny Bel’Air – © DR

Jenny Bel’Air, l’ancienne physionomiste du Palace, se paya le luxe de refuser l’entrée à Michael Douglas. Elle a accueilli et filtré plus d’un million de personnes, considère que l’époque a bien changé mais que la tchatche et le sens de l’observation sont irremplaçables.

Jenny, les « yougos » et les garçons

Aujourd’hui, on les appelle « videur », ou « portier » de discothèque (1), voire agent de sécurité. Le « videur » décide si votre tenue correspond à l’image du club. Il doit faire rentrer une clientèle adaptée à l’ambiance et à la renommée du club. Ne rentre pas au Baron, la boîte select de l’avenue Marceau, qui veut, par exemple. Ce n’est plus comme au temps du Palace, dans les années 80, où jetsetteurs et Monsieur Tout le Monde trinquaient ensemble. Ah ! Le Palace…
A l’époque, le métier de « physionomiste » était très respecté. Pas besoin de gros muscles, la tchatche et le sens de l’observation suffisaient. Jenny Bel’Air (60 ans, et des poussières d’étoiles…) était l’une des meilleures. Son rôle était de filtrer, de trier le bon grain de l’ivraie, de savoir doser pour que la mayonnaise prenne, lors de la soirée. Elle était ferme, tout en étant diplomate et stratégique. Tout un art ! Tout Jenny Bel’Air…
Ariel Wizman l’appelle « ma transgenre adorée », d’autres la surnommaient la « tsarine sanguinaire », elle-même se voit en « tonton macoute » du Palace, la célèbre boîte de la rue du Faubourg-Montmartre dans les années 80. Une époque où les « trans » et les drag-queen, queer, n’étaient pas légion. Jenny Bel’Air était redoutée pour ses répliques cinglantes : personne n’y échappait, connu ou pas connu, hommes politiques, vedettes de télé, ciné, théâtre, mode, rock… A un à gigolo, elle pouvait dire : « On ne sort pas avec sa mère à cette heure, c’est indécent ! Elle devrait être au lit… ». Ou encore : « Trois fois que tu viens avec la même robe ! Va donc faire un tour aux puces ou à Barbès si t’es fauchée… ».
Jenny Bel’Air est ainsi devenue une égérie de la nuit parisienne pour son look et son sens de la répartie : « Le service client, dans mon domaine, se résumait à satisfaire les beaux gosses dans les toilettes ! ».
Jenny officiait généralement dehors, devant la porte du night-club. Elle appelait ça « prendre un set », comme au jazz. Il fallait quand même deux, trois bodyguards (des « yougos », à l’époque), en cas de bagarres pour calmer les nerveux, les bourrés ou repérer les voyous : « Ils étaient mon 3e œil, dit-elle. Il fallait avoir des doubles-lunettes pour deviner qui était qui. ». Son look était son bouclier à elle pour qu’on lui fiche la paix mais sa principale arme était toute anodine mais efficace : l’humour. On la disait cruelle parce qu’elle était cash et causait comme dans un film de Michel Audiard : la titi parisienne type, tendance Arletty, mâtinée de Jacques Chazot et Oscar Wilde. « Je disais toujours ce que je pensais, avec un humour rose, voire rosse, corrosif, parce que l’humour de la nuit est cinglant. La nuit, tout est permis. Il fallait en imposer face à ceux et celles qui venaient d’un monde de nantis, ou du spectacle. Notamment quand ils étaient suffisants et malpolis. C’est seulement dans ce cas que je devenais cassante. Sinon, mon rôle était de bien recevoir les gens, évidemment ».

Une autre époque

Elle a connu une autre époque, celle où l’on pouvait trouver Patrick Dewaere, dans un coin, aux Bains-Douche, semblant regarder, interloqué, le monde s’agiter sous ses yeux ; le journaliste Alain Pacadis, accompagné du jeune-homme qui allait l’étrangler, ou Philippe Léotard hilare dansant, les pieds dans l’eau. Des gens célèbres tels De Niro, Bowie, Mike Jagger, se tenaient au bar, en se comportant comme monsieur tout le monde. Philippe Starck débutait dans le design, Jean Nouvel en architecture, Roland Barthes y venait pour oublier la mort de sa mère… C’était le seul intérêt, finalement, pour les inconnus : côtoyer des célébrités.
On connait l’histoire de Paul Mc McCartney, refusé à l’entrée d’une soirée organisée par un rappeur (« il était bourré », croit savoir Jenny) mais alors, cette anecdote avec Michael Douglas ? « Il est arrivé avec un ami que je ne supportais pas, au phrasé et ton typiques de Los Angeles : ils m’ont pris de haut, genre : « Do you know who I am ? ». J’ai répondu : « This my place, can you change your shoes ? This is a private party ! ». Il était en tennis… Il est revenu avec des pompes et je lui ai dit : « Thanks, merci, merci beaucoup monsieur Douglas. »
Les clients les plus capricieux sont issus de la mode. Ils exigent le bon dress-code, lors des soirées sponsorisées. C’est un milieu élitiste insupportable : une monarchie de chiffons, comme je l’appelle. Rares sont ceux qui sont restés humbles. Dans la night, ce sont les plus casse-c… et 80% ne paient rien. Ils se font rincer, foncent sur le godet gratos. C’est pathétique d’entendre : « C’est qui qui paye ?! », quand tout le monde se disperse sur les coups de 5 h du mat’. En général ça tombe sur la riche la moins saoûle de la bande. »
Tout le monde était mélangé et il n’y avait pas ce coin VIP ridicule où les peoples finissent par s’emmerder et descendre se mêler au peuple… Je pouvais laisser rentrer un SDF bien sapé. Il y avait des coins plus tranquilles pour ceux qui pouvaient se payer des bouteilles, des gigolos et des putes. Il y avait de la coke qui circulait, sans doute, mais la musique était tellement bonne et forte et l’ambiance folle que ça passait au second plan. Je vous parle d’une époque où une fille habillée en Mugler faisait bander quarante mecs en trois secondes. Où Maurice Béjart dansait avec le roi de Suède… Ou le petit prince Albert (chuuuttt) venait incognito. Ça dansait sur Voulez-vous coucher avec moi, de Patti LaBelle, I Will survive, de Gloria Gaynor, La Vie en Rose, par Grace Jones, Walk on the wild side, de Lou Reed : la fin des années rock, les années disco ; puis le sida est arrivé… Tout a changé. Le paraître et le pognon, donc la vulgarité, type téléréalité, ont fini par l’emporter sur la classe et le fun. Ce n’était plus 100% pédale, les pseudo stars ont un peu dévoyé tout ça, avec les salons VIP…

Un soirée au Palace – © DR

Retiens la nuit

Le boulot de physionomiste a subi les contraintes de l’époque, du contexte politique.
La nuit a changé : « J’ai commencé sous Giscard, alors j’en ai vu passer, hein ! », rigole Jenny. Le « physio » sent tous les changements sociologiques. On perçoit la violence, la nervosité, les difficultés et la nouvelle intolérance des gens. J’ai connu les années insouciantes. Le barrage social n’existait pas. L’argent et la beauté sont des sésames mais c’est devenu un privilège de pouvoir s’asseoir à une table. Maintenant, c’est « j’ai de la thune, je peux tout me permettre ! », alors que, bien souvent, les prétendus VIP se débrouillent pour ne rien payer et que les gens fauchés qui voudraient faire la fête ne peuvent pas payer grand-chose : les clients se plaignent parce qu’on semble les prendre pour des vaches à lait : tout coûte cher : boire, manger, l’entrée… Pas une soirée à moins de 100 euros si tu rates le dernier métro et que t’as pas l’application Uber. Les soirées champagne deviennent rares, ou alors c’est chez Castel (Cathy reste au top !). Reste les péniches à thème, avec le godet à 5 boules… mais faut pas avoir le mal de mer ! ».
En tant que « physio », Jenny Bel’Air a vu la France changer et des choses hallucinantes. Des nouvelles tribus, les premières racailles, des renois, gitans, beurs, nouveaux SDF, les pouffes, des putes, gigolos, michtons, etc… « La nuit, les gens peuvent mieux se cacher pour assouvir leurs vices et passions. Ou exprimer leurs craintes et/ou leurs besoins. On a calculé, qu’à raison de 1500 à 2000 personnes par soirée, j’ai vu passer plus d’un million de clients entre 1980 et 1982 seulement. Ça représente un max de blé, alors que je gagnais que dalle : pas de fixe, que du pourboire, en francs, je ne me souviens même plus combien je gagnais… ça dépendait des nuits. Alors que c’était plein à craquer ! Extraordinaire. N’étant pas un robot, donc pas infaillible, parfois on se trompe. Le truc, c’est de renifler le fion, comme les chiens ».

Physios sans pif et sans finesse

Aujourd’hui, il n’y a presque plus de vrais « physios », d’après Jenny. On leur demande de faire la sécu donc c’est au pif, sans finesse, ni diplomatie. Si c’est soirée blanche et que tu te pointes en rose, c’est non, même si tu es connu : refoulé ! Un bon physio doit identifier les personnalités pour conférer du prestige à la soirée, afin que la mayonnaise prenne. Il y a bien Mathieu chez Madam, rue de la Boétie, dans le 8e : il est pas mal. J’aime bien l’Alcazar, aussi, tenu par Fabrice, le nouveau « prince de la nuit », confesse la Belair et Le National, un nouvel endroit à Paris. Sinon je vais dans des soirées privées, où l’on trouve encore de nouveaux créateurs, dans tous les domaines. Mais bon, la plupart des célébrités ne sortent plus : sortir c’est d’un ennui ! Les gens ne savent plus rire, ils s’emmerdent. Tout le monde se regarde, il n’y a pas de place pour s’asseoir si tu n’as pas les moyens de payer la bouteille à mille balles. C’est le rire qui a changé. Il est devenu indécent, cynique, moqueur, c’est un ricanement. A l’époque de Françoise Sagan, on rigolait bien. C’était un rire de qualité. Je ne retrouve pas le son des rires d’antan. Pourtant, le rire, c’était salvateur ».

Par Guillaume Chérel

Pour aller plus loin :
Jenny Bel’Air, de François Jonquet, Éditions Pauvert.

 

(1) Les qualités pour être « physio » : Être psychologue, diplomate, pondéré, patient, savoir garder son calme, avoir une bonne élocution, une bonne mémoire, le sens de l’humour et le sens de la répartie. Aujourd’hui, il y existe des formations au métier d’agent de sécurité (CAP, ou CQP ASENE pour établissements de nuit et évènementiel…) mais pas de formation de physionomiste, un métier qui s’apprend avec du temps, en étant coaché le plus souvent par quelqu’un de confirmé. On apprend à gérer les conflits, à s’exprimer clairement et fermement, comme à identifier un individu suspect ou en état d’ébriété ou drogué. Voire des techniques de self-défense.
(2) Combien on gagne ? : Le videur de boîte de nuit est payé, en moyenne (officiellement) entre 1900 et 2500 euros par mois, selon les établissements, en province ou à Paris. Soit entre 150 euros à 250 euros de l’heure, à raison de 3 à 4 soirées par semaine. En haute saison (l’été), ça peut aller jusqu’à 3800 euros par mois, sans compter les paiements au noir.

 

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