Les vertus insoupçonnées des interactions sociales

Publié le 26 juillet 2022 par Magazine En-Contact
Les vertus insoupçonnées des interactions sociales

“La perspective d'interactions sociales rend les souris et les êtres-humains heureux !” Camilla Bellone (Université de Genève).

Les interactions sociales, celles que nous avons lorsque nous allons faire du shopping, que nous nous rendons au bureau de Poste ou à la banque, nous procurent du plaisir. Et parce que nous anticipons même sur le plaisir que ces conversations vont susciter, nous sommes demandeurs d'interactions sociales. Tels sont les résultats passionnants des travaux et recherches menés par Camilla Bellone, chercheuse et professeure en neuro-sciences à l'Université de Genève. En effet, au moment même où toute l'industrie du Retail, les salles de cinéma, les lieux physiques de commerce se questionnent sur leur utilité face au e-commerce et à la digitalisation des parcours clients, les conclusions de la chercheuse recèlent un grand message d'espoir. 

"Il n'y a rien de tel que les rencontres et échanges qu'on a dans  la vraie vie.. l'expérience client mémorable ne peut se passer des interactions sociales" précise Alexis de Prévoisin et l'éditeur de son ouvrage sur l'importance de l'émotion dans le retail. ( Manuel Jacquinet, Malpaso Editions)

Deux souris séparées par une porte qui s’ouvre à l’aide d’un levier. Des électrodes. Voilà ce qui a permis à deux chercheurs de la faculté de médecine de Genève, Camilla Bellone et Benoit Girard, de mettre en évidence une soif d’interaction chez ces individus. Leur rencontre active des neurones dopaminergiques, qui libèrent de la dopamine*, « la molécule du plaisir ». Notre curiosité était piquée : quelles implications pourraient avoir cette étude quant à la différence entre magasin réel et physique, métavers et plancher des vaches ? Rencontre avec Camilla Bellone.

 

Si on a bien compris, votre recherche a montré que les souris apprécient les interactions avec leurs congénères, que celles-ci libèrent de la dopamine et qu’elles vont anticiper cette décharge de dopamine. Y a-t-il eu beaucoup de travaux qui ont été réalisés sur les souris et les mécanismes de récompense ? Qu’apporte votre étude de fondamentalement nouveau ? 

On a montré pour la première fois que les interactions sociales sont des récompenses naturelles qui agissent sur le système de la récompense exactement comme les autres récompenses naturelles, telles que la nourriture. Désormais la question est de savoir, étant donné que les souris répondent aux interactions sociales et qu’il y a une signalisation des prédictions*, quelles différences existent entre les interactions sociales et d’autres récompenses naturelles ? Le système de la récompense est-il activé exactement de la même manière ? Il n’existe pas de neurones dopaminergiques activés seulement par des interactions sociales mais il y a des neurones qui peuvent être activés soit dans des interactions sociales soit dans d’autres récompenses. En un mot, il n’existe pas de neurones sociaux, si on peut dire. Mais la complexité des interactions sociales, comme il est très difficile de les prédire et que ce sont des stimuli très complexes au niveau sensoriel, la manière d’activer les neurones dopaminergiques sera différente par rapport à d’autres récompenses naturelles. Et le système, une fois la dopamine libérée, comprend des systèmes d’intégration qui doivent être différents. Mais c’est là le sujet d’une prochaine étude.

*des neurones dopaminergiques dans le cerveau signalent l’erreur de prédiction entre ce que nous attendons et ce que nous obtenons.

 

Est-ce qu’il y a une forme d’addiction qui se crée selon les individus ? 

C’est intéressant parce qu’on voit que dans notre tâche, quand la souris doit travailler pour aller interagir qu’il y a une « interindividual variability » : chaque individu a, si on peut quantifier leur motivation, des différences individuelles. Comme chez l’humain, tout le spectre d’interactions existe, des gens qui sont plus ou moins intéressés par les interactions. Est-ce que ça crée une forme d’addiction ? Il est difficile de l’établir à ce stade mais nous avons des tâches qui nous permettent de le constater. Qu’est-ce que ça signifie une addiction sociale et est-ce que ça existe ? Souvent il y a des comportements mal adaptés, des inadaptations au contexte social et nous pensons qu’il y a à la base des comportements mal adaptés une altération des neurones de la récompense, des neurones dopaminergiques. Comme dans le cas de l’autisme, où il y a une altération desdits neurones.

 

Peut-on extrapoler ces résultats aux êtres humains ? 

Si on pense à l’humain, la littérature scientifique nous a mis en possession de données qui montrent qu’il y a une activation des systèmes de la récompense. Dans l’humain, on peut le savoir de manière moins précise, on ne peut pas aller voir au niveau des « single cell » mais on sait que cette activité a lieu pendant les interactions sociales. On peut imaginer que les individus réagissent différemment à la présence d’un congénère, ce qui peut évoluer dans des comportements mal adaptés des déficits, qui ont un très fort impact sur la société. On pense que l’aspect motivationnel lié à la dopamine est très important dans la prise de décision dans un contexte social. Si on extrapole à l’humain, on sait que c’est important et que si on a une altération des systèmes dopaminergiques, cela peut altérer les prises de décision dans un contexte social.

 

Monique Case chez le boucher. © Gérard Géry/Paris Match/Scoop (Extrait du livre "L'affaire du Bois Bleu")

 

Existe-t-il une différence dans la manière dont est activé le système de la récompense, dans un environnement physique, comme un magasin, ou virtuel, comme quand on achète en ligne ? 

C’est exactement ce qu’on voudrait explorer. On ne dispose pas encore de réponse à cette question : comment interagir de manière réelle active le même circuit activé que ceux qui sont activés quand on a des interactions sur Zoom ou via un canal virtuel. Dans certaines études qu’on a faites, on a vu que la manière d’activer les neurones dopaminergiques est différente si l’on présente à la souris des stimuli olfactifs : l’odeur est capable d’activer ces neurones-là mais cette « temporary solutions » le fait d’une manière différente que si l’on lui présente un congénère intégral. Pour nous, le contexte social est essentiel dans la compréhension du processus sensoriel. La réalité virtuelle n’est pas encore en mesure de reproduire la totale complexité des interactions sociales qu’on trouve dans la réalité. 

 

Ne peut-on pas trouver une forme de protection dans la virtualité ? 

Les personnes qui ont des difficultés à interagir seront plus à l’aise avec un ordinateur par rapport à une interaction réelle. C’est naturel, car on arrive beaucoup plus à contrôler le contexte social via un écran que dans la réalité.

*La dopamine est une molécule qui agit comme un neurotransmetteur dans le cerveau et joue un rôle crucial dans les comportements motivés par une récompense.

 

Photo de une : Dans la boutique de la rue Royale, chez Lalique, un client se fait conseiller - crédit photo © Edouard Jacquinet

 

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