Des espaces annexes pour pallier les limites de l’open space

Le 10 juin 2010 par Magazine En-Contact

L’open space, ce vaste espace de travail où les salariés sont alignés les uns en face et à côté des autres comme les pots de fleurs aux fenêtres des beaux quartiers, a des défauts et les entreprises commencent à le comprendre. Désormais conscientes que le choix unilatéral d’un modèle de bureau que les employés ne supportent pas et que leur bien-être est aussi facteur de productivité, les entreprises promeuvent de plus en plus des formules alternatives comme le « bureau cafétéria ».

Les entreprises adorent les open spaces à tel point que cette configuration a séduit 60 % des entreprises françaises, d’après un sondage d’Actineo, L’Observatoire de la qualité de vie au bureau. Ceux qui y travaillent beaucoup moins.

Ne le cachons pas, les premières raisons à cette préférence des entreprises sont économiques.
Plus l’espace est vaste, moins il y a de cloisons, moins les frais d’aménagement ou de réaménagement des plateaux sont élevés et plus il est commode de réduire la surface moyenne disponible pour chaque salarié, qui aurait baissé de 20 % dans les seules cinq dernières années, selon un sondage aux Etats-Unis de Marcus & Millichap Real Estate Investment Brokerage Co., pour désormais avoisiner les 10, 6, voire 4 mètres carrés dans les bureaux les plus « flexibles ».

Autre raison invoquée, les gains de productivité. Quel cabinet de conseil ne va pas expliquer, études sociologiques à l’appui, que cet agencement désigné ici par un anglicisme qui… ne veut rien dire en anglais, favorise les interactions et la fluidité de la transmission de l’information entre les salariés. Le dialogue serait plus naturel, plus direct et les décisions se prendraient plus rapidement. Gage de transparence, l’espace ouvert met face-à-face techniciens et commerciaux, vendeurs et consultants, subordonnés et superviseurs.

Anywhere out of the open space
Or, l’expérience de ce type de bureaux tend à prouver que cette stratégie peut s’avérer totalement contre-productive sur l’ensemble de ces objectifs.

Le sentiment d’égalité que devrait produire la chute des murs et l’alignement des uns et des autres sur des plateaux à première vue similaires se transforme en une susceptibilité exacerbée au sujet de détails immédiatement assimilés à des privilèges : plus l’espace semble égalitaire, plus les différences deviennent insupportables, plus l’individualisme se propage. Les sociologues à l’origine du concept de l’open space auraient dû relire Tocqueville… ou Baudelaire : « Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre. »
Les symboles prennent une dimension inimaginable. Un siège en cuir, une armoire avec porte coulissante, un écran 24 pouces sont autant de totems sur lesquelles se fondent jalousies et réputations.

La participation de tous aux travaux de tous se transforme en crainte de tous par tous. Rien ne préserve plus du flicage « visible » ou invisible. Selon Alexandre Des Isnard et Thomas Zuber, auteurs de l’ouvrage L’open space m’a tuer, « La première des choses à apprendre quand vous arrivez dans l’“open space”, c’est… d’avoir l’air toujours débordé. » Il faut presque s’excuser de ne repartir chez soi après une seule heure supplémentaire lorsque tous vos collègues sont encore au bureau. Le règne absolu de la transparence est aussi le concept fondateur du Panopticon de Jeremy Bentham et est souvent vécu comme tel.

D’autant que selon le sociologue Alain d’Iribarne, le choix de l’open space est bien souvent le choix de la facilité et dissimule de graves carences managériales.

Comment mal faire de l’open space
La première raison de cet échec est que le concept d’open space aurait été dévoyé. Il y a open space et open space. Dans 60 % des cas, l’entreprise adopte un compromis bâtard entre open space et espace privatif qui consiste à équiper le plateau de cloisons latérales au niveau du bureau : les « pétales » des fameuses « marguerites » qui fleurissent dans les espaces de travail modernes, les « office cubicles » anglo-saxons à la Dilbert. Or, il s’agit de la pire des solutions : « Elle procure au mieux une pseudo-intimité et rendent la communication spontanée épouvantablement difficile », selon Franklin Becker, directeur du programme d’étude international des espaces de travail à l’université de Cornell, auteur de l’ouvrage séminal sur l’open space, Offices that work, et qui constate désormais à quel point il a été incompris.
Derrière ses palissades, le collaborateur oublie que vous, son voisin, entendez absolument tout de ses conversations téléphoniques, mais ne peut pas voir que vous n’êtes pas du tout disponible lorsqu’il juge utile de vous interrompre.

Seuls 10 % des bureaux seraient totalement libres de tout type de barrière, y compris pour les postes de travail des cadres les plus élevés de l’entreprise.
Or, ce type de plateau est lui aussi imparfait. Il rend vite insupportable tous les bruits parasites de vos collègues, comme les sonneries de portables ou les conversations d’ordre privé de quarante minutes trois fois par jour de votre collègue du marketing avec sa femme au foyer. La solution est d’autant plus impensable dans un centre d’appels.

L’ideal du « bureau-cafeteria » gagne du terrain
Désormais conscients de ces dérives et défauts, les entreprises tablent donc sur la multiplication des espaces « libres », collectifs ou « privatifs ».

Sans aller si loin que les dotcoms, qui ont lancé la mode des espaces de jeu, tout le monde veut présenter son lieu de travail comme un espace à la Google, référence absolue de la paix sociale au bureau par l’architecture du site, avec ses salles de babyfoot, de ping-pong et ses cuisines comme à la maison avec réfrigérateur partagé. Des espaces pour se détendre, des espaces pour jouer, des espaces de calme, des espaces de créativité pour que les employés qui se retrouvent au même endroit soient dans le même état d’esprit et que rien ne s’oppose à leur collaboration.
C’est ce que Franklin Becker a conceptualisé comme « le bureau cafeteria » : « L’objectif est d’inverser la pensée dominante au bureau pour que les employés passent le plus de temps ensemble en tant qu’équipe et le moins possible à travailler seul. »

Ainsi, pour « casser la routine et favoriser la créativité », d’après Marc Jalabert, directeur du marketing et des opérations chez Microsoft France, Microsoft a installé dans ses bureaux français une surface de zones informelles équivalente à celle des open spaces. Ces « salles de créativité » disposent de tout le confort domestique, avec poufs, canapés et on y est invité à écrire sur les murs – on doute quand même que l’on puisse y exprimer ce que l’on pense de son supérieur hiérarchique.

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Commentaires

3 réponses à “Des espaces annexes pour pallier les limites de l’open space”

  1. Bien d’accord avec Jacques : faire croire que Microsoft est une entreprise innovante en matière de RH c’est se fourrer le doigt dans l’oeil

  2. Comme quoi le symbole ultime de la réussite sociale de nos jours reste un bureau privatif…. de plus en plus difficile à gagner

  3. Quand Crosoft se prend pour Google… n’importe qui qui a eu affaire à eux sait que cette société est aux antipodes de l’idéal de la startup californienne que poursuit plus ou moins Google. Chez Crosoft, la pression est permanente, le management autiste, et toutes les procédures tiennent de l’administration soviétique. Vraiment du mal à croire à leurs « salles de créativité »…

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