David, serial spectateur

Le 12 juillet 2018 par Magazine En-Contact

Toute la sainte journée, comme dans la chanson, David fait des relevés, des dessins de canalisations. Et tous les soirs, ou presque, David s’assoit dans un fauteuil, devant l’écran noir. Un des 400 écrans noirs de la capitale. En-Contact est parti à la rencontre, ce mois-ci et ce n’est pas anodin, de l’homme qui a vu plus de 6 000 films. Qui pouvait nous parler, mieux que ce père de famille, de l’expérience en salles, du KINO, de Jacques Rivette ou du jour où sa vie a pris un autre tournant : il était tombé sur la bonne carte !

David, le serial spectateur… – © Edouard Jacquinet

Manuel Jacquinet : Quand a débuté cette passion pour le cinéma ?
David : J’avais environ 17 ans. Jusqu’à mes 23 ans, je suis allé pratiquement une fois par jour au cinéma. Puis c’est devenu trop cher. Quand j’ai eu mes enfants, ce rythme n’était plus possible. Mais depuis la création de la carte UGC, j’ai pu reprendre ce rythme.

Combien de films as-tu pu visionner ?
6 000, environ. Je garde tous les tickets.

Il y a eu un avant et après cette carte UGC alors ?
Oui, avant cette carte de fidélité, j’essayais d’aller au cinéma quand même une fois par semaine, plutôt dans des cinéplex : avec un seul ticket, j’avais ma méthode pour passer d’une salle à l’autre sans me faire repérer et ainsi enchainer les séances.  Mais désormais, je n’ai plus besoin de cette astuce !

Et si le film que tu désires voir ne passe pas dans une salle où ta carte UGC est acceptée ?
Ça arrive parfois, pour des films qui ne passent nulle part ailleurs que dans une salle en particulier. Du coup, je fais souffrir mon portefeuille, j’y vais quand même.

As-tu contacté un jour le service client de UGC ?
Oui, j’avais perdu ma carte, deux fois. Ils ont été assez rapides.

Pourquoi vas-tu au cinéma ? Le concept de l’expérience spectateur signifie-t-il quelque chose pour toi ?
Pour voir le film, clairement.  Celui que je désire voir. Pas pour le son ou la définition de l’image. Il y a des années, l’image était parfois floue à certains endroits, on pouvait donc choisir une salle en fonction de la qualité de la projection.  Mais ce n’est plus le cas.

La qualité des fauteuils ou de la salle t’indiffère ?
Pour moi, ce sont des à-côtés, même si j’apprécie une salle dans laquelle on a de la place pour les jambes, pour ne pas donner ou prendre des coups de genoux dans le dos.
Certaines salles sont mal conçues, la tête des personnes devant soi coupe les sous-titres. En anglais, ça passe, mais pour les films iraniens, c’est un problème. Je ne parle pas iranien :). J’évite donc ces salles aux rangs de fauteuils mal agencés.
En y réfléchissant, je suis également sensible au bruit. Je n’ai pas envie de subir les « scrunch » de mes voisins. On retrouve systématiquement ces mastiqueurs dans certaines salles UGC sur les Champs ou dans quelques MK2.
Donc, je fais attention aux salles pour ne pas être embêté. Il y a aussi les gens qui ronflent, ça arrive d’ailleurs assez souvent. Des petits vieux dont il faut aller bouger le siège pour qu’ils se réveillent. Ces aléas peuvent clairement compromettre l’expérience du film, comme tu dis.

La climatisation t’a-t-elle déjà empêché de profiter d’un film ?
C’est compliqué ce truc : lorsqu’il y a beaucoup de monde, ça chauffe pas mal. Il en faudrait donc, mais lorsqu’elles sont réglées trop fort, on a tendance à se les cailler.

En sus de la carte de fidélité, le billet coupe-file a-t-il changé la donne ?
Oui, pas de doute ; je me souviens d’une époque sur les Champs-Élysées où il fallait faire trois quarts d’heure de queue pour obtenir une place, et encore plus pour une bonne place. Grâce aux bornes, c’est terminé, tant mieux.

Du coup, il ne vaut mieux pas que les machines tombent trop souvent en panne ?
Pour les bornes, jamais vu ! Mais parfois, ce n’est pas le bon film qui est passé dans la salle. Ça c’est embêtant. Pour moi, le plus contraignant, c’est ce système qui permet le choix du fauteuil au moment de l’achat du ticket. Quand on ne connait pas la salle, on y entre et on se met là où on peut. Avec ce système, il faut se faire un pense-bête des salles, mémoriser les places. Je trouve ce système totalement débile.

La bonne place pour toi dans une salle ?
Plutôt devant. C’est rare que je me mette au-delà du 4ème rang. Mais toujours au milieu.

L’ouvreuse/ouvreur a-t-elle/il de l’avenir, un rôle auquel tu es attaché ?
Je dirais que ça dépend. D’un côté, je trouve que c’est ça, le cinéma : ces personnes qui font la différence. Un exemple, au cinéma MK2 Hautefeuille, je suis souvent tombé sur du personnel aussi aimable que des portes de prison. Alors qu’au MK2 Beaubourg, les employés sont franchement très agréables. Donc voilà, si c’est pour avoir à faire à des cons, en effet, autant avoir à faire à des machines.

Quelle expérience a rendu une de tes séances cinéma unique, mémorable ?
Pour moi, ce sont les films qui marquent et rendent la séance unique. Ces films où l’on découvre des univers, des personnages forts. Mais si je dois répondre précisément, je me rappelle un film de Jeff Daniels, vu au cinéma en bas des Champs-Elysées. Il n’y avait pas de fauteuils dans la salle, car ils venaient d’y refaire la moquette. On devait être une dizaine, dans une très grande salle. On s’est tous assis par terre. Au final, c’était très rigolo, très chouette.

Quelles sont les salles mythiques de la capitale pour toi ? Même en intégrant celles qui ont disparu ?
Il y a des salles que je regrette, comme La Pagode et le Kinopanorama – qui était un peu surfait ceci dit, malgré son grand écran. Le Gaumont Champs-Élysées était génial, avec des sièges en cuir hydrauliques qui s’abaissaient, style première classe d’avion. Mais le Max Linder est encore là et il est également très sympa.

Que le client soit programmé, incité à voir tel ou tel film via Netflix ou d’autres comme les algorithmes vont bientôt le permettre, t’inspire quoi ?
Je trouve cela terrifiant, c’est le chemin vers une création limitée. C’est aux auteurs de faire avancer et proposer des choses. Les meilleurs films étaient inattendus, comme Citizen Kane. On ne doit pas faire des films pour la ménagère, des films pour les vieux, les jeunes, comme à la télévision. Ça tue la création.

Et quant à l’algorithme permettant de conseiller des films, s’il est entre les mains de l’exploitant de salles ?
Il me semble que L’Arlequin et Le Reflet (des salles parisiennes) le font déjà : on peut renseigner ses goûts en ligne et disposer de conseils. Ce n’est pas mon truc mais je ne trouve pas cela complètement idiot.

Le choix du film que tu vas voir est-il lié à ton humeur, ton paysage mental ?
C’est selon le film et la journée que j’ai vécue. Lorsque je vais voir deux films à la suite, ce qui m’arrive assez fréquemment, je privilégie le film d’action en première séance et j’achève sur celui qui va le plus me toucher. J’ai envie de le garder pour la fin.

Le dernier film qui t’a marqué ?
J’ai beaucoup aimé Senses, de Ryusuke Hamaguchi. C’était très intéressant, mais pas bouleversant. Ce n’était pas une claque, contrairement à Incendie, de Denis Villeneuve, qui m’a vachement marqué.

Tu vas voir un film ce soir ?
Même deux ! En guerre et Mutafukaz.

Comment concilie-t-on cette manie, cette passion avec la vie familiale, privée ?
L’un des plaisirs du cinéma, c’est qu’il peut se partager en famille. Malgré tout, il est vrai qu’avant mon divorce, je ne fréquentais les salles de cinéma qu’une fois par semaine et très occasionnellement le weekend avec les enfants. Désormais, commençant à 6h le matin, je peux pleinement profiter des séances de 17h, et le cas échéant, suivant le planning des sorties, de celles de 20h.

As-tu, au cours de ces 35 ans de fréquentation frénétique, croisé, noué des relations avec d’autres « serial spectateurs » ?
Oui, une vieille dame, que je croise notamment souvent dans le quartier latin, depuis plusieurs années. Elle va souvent voir des films assez surprenants pour son âge. Et elle a facilement plus de 80 balais !

Par Manuel Jacquinet

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