Avis clients, engagement des fans: il y a cinquante ans, après La Mort d’Orion, Gérard Manset répondait à ses fans. Par courrier !

Le 12 septembre 2020 par Magazine En-Contact

Le Studio CBE – © Igor Lubinetsky

L’expérience du client, de l’acheteur n’est pas une réalité marketing née il y a peu, quoiqu’on en dise : il y a cinquante ans déjà, l’un des artistes les plus secrets qui soient en France (Gérard Manset) prit la peine de répondre, par courrier, à un instituteur qui lui avait écrit, après la sortie de La Mort d’Orion, l’album culte sorti en novembre 1970. L’auteur d’un livre sur les studios de légende en France a retrouvé ce fan de la première heure et publie, pour la première fois, cette lettre manuscrite: celui qui voyage en solitaire y répondait à Renaud Huvet, lequel était allé, à vélo, jusqu’au premier magasin de disques où il pourrait se procurer le disque.

Il y cinquante ans sortait La Mort d’Orion.

De Gérard Manset, enregistré au studio CBE, celui de Bernard Estardy, le baron, le Géant. A chacun de dire, penser ou se faire son propre avis sur l’objet improbable qu’est cet album : couverture noire, enregistré dans un studio de quelques mètres carrés: CBE. Celui qui verra défiler, dans les années 70 et pendant trente ans, TOUTE la variété française et le rock: de Nino Ferrer à Claude François en passant par Paul Simon.
Pourquoi s’intéresser à ce disque dont les critiques, élogieuses, ne lancèrent pas pour autant définitivement la carrière de Manset ? (celle-ci le sera définitivement avec Royaume de Siam, les premières grosses ventes d’albums intervenant en 1989, avec Matrice).
Parce qu’il aura cinquante ans en Novembre 2020, qu’à l’exception de son auteur, plus aucun témoin ou acteur ayant participé à sa création n’est encore vivant: Gianni Esposito (qui y dit des textes), Anne Vanderlove (la choriste) et Bernard Estardy sont tous décédés. Parce que l’expérience de la conception et de l’enregistrement dans ce studio précis et avec Estardy, convaincra l’artiste de se lancer lui-même dans la création de sa propre tanière, le Studio de Milan. Avec Jean Paul Malek. Parce qu’enfin, alors que Gérard Manset s’est construit ensuite une image et une réputation d’artiste maitrisant son image, ne jouant pas en public, ne donnant pas de concert, un fait contredit cette construction patiente et rigoureuse: un amateur du disque lui écrit à l’époque de la sortie de celui-ci. Et reçoit une réponse par courrier manuscrit !
Les likes ne s’achetaient pas, l’engagement des fans était un concept inconnu  ou matérialisé par le nombre de visites chez le disquaire, la lecture studieuse de Rock and Folk ou Best. Et le courrier constituait souvent la seule façon de prendre contact avec un artiste. C’était une autre époque..

Le courrier de réponse de Gérard Manset à Renaud Huvet.

Renaud,

Je te remercie pour ta lettre. Si tous les gens qui aiment ce que je fais mettaient autant d’acharnement à trouver mes disques je serais peut-être un peu connu auprès des disquaires.
Je ne peux pas te dire grand-chose de ma façon de vivre car je ne suis pas tellement expansif. J’ai très peu d’amis et je ne parle pas beaucoup. Tout ce que je peux te dire c’est que si tu viens à Paris, tu peux toujours venir me dire bonjour ; si tu as de la chance tu me trouveras dans mon bureau rue Lord Byron au 6 ème étage. Je suis très content que « La Mort d’Orion » t’ai plu à ce point-là.

Peut-être à bientôt,
Gérard Manset

(Avec l’aimable autorisation de Renaud Huvet )
Finalement, des disques marquants peuvent se faire et être enregistrés dans.. de tout petits endroits. Les légendes associées à de grands artistes sont parfois contredites par un document qui traine, une lettre. Et il reste, à Paris et ailleurs en France,  des endroits secrets où se fabriquent des objets qui émeuvent car l’enchantement n’est pas uniquement une question de technologie. Davout, Super Bear ont disparu, voire brûlé. Au fond du garage de quelques passionnés de fanzines et de musique, des témoignages attendent et nous regardent en silence.

La rédaction d’En-Contact.

Nolwenn Caruso : Pourquoi publiez-vous cette lettre de Gérard Manset, cinquante ans après qu’elle a été reçue et écrite ?
Manuel Jacquinet: Parce que celui qui l’a rédigée a toujours été discret, s’est petit à petit ensuite créé, fabriqué une image d’artiste sans grand contact avec le public ou du moins qui ne fait pas de concert, n’est pas pris en photos. Les récits qui accompagnent les grands studios d’enregistrement, groupes de rock, sont nombreux mais pas forcément vrais: je l’ai constaté lorsque j’ai entamé le projet d’écrire ce livre sur les studios de légende en France, nos Abbey Road à nous. Les studios Gang, le château d’Hérouville, Davout, Condorcet à Toulouse etc. Or une partie des témoins des années 1970 à 2000 ont déjà disparu. Mais de temps à autre, on déniche un fan, un amateur qui possède des trésors telle cette lettre. Dans son garage. A Stella Plage.

Pourquoi, selon vous, est-elle un document unique ?
MJ: De par sa forme, son contenu et ce qu’elle dit de l’époque et de la façon dont un artiste se construit et évolue : Manset vient de sortir, à l’époque où il écrit ce courrier, son album La Mort d’Orion, peu de gens achètent ses disques mais, dans un coin reculé de France, un instituteur est déjà amateur de son travail et de son œuvre. Il a fait à vélo les kilomètres nécessaires pour aller acheter le disque. Non seulement il a consenti cet effort -on est loin de l’achat en un clic sur Amazon ou Fnac.com- mais il écrit à l’artiste …qui lui répond. Et lui propose de venir le rencontrer à son bureau. Gérard Manset n’est pas Arthur Rimbaud, mais c’est un courrier qui est, pour les amateurs et exégètes nombreux  de l’artiste, aussi important je crois que la fameuse lettre du voyant, une lettre écrite par Rimbaud à Paul Demeny. C’est le témoignage d’un artiste qui s’interroge sur son œuvre, son public, au début de sa « carrière », si on peut s’exprimer ainsi.

Le livre qui vous a amené à effectuer ces recherches contient-il d’autres documents exclusifs ?
MJ: Bien sûr, on s’est donné du mal, beaucoup de mal (sourires ). Il contient notamment le témoignage de quelques très grands ingénieurs du son, comme ceux par exemple qui ont enregistré des albums de Kassav ou d’Alpha Blondy, en banlieue parisienne, aux studios Harry Son ou Johanna. Ou Pink Floyd et Queen, à Berre -les- Alpes. Quelques photos rares de ces endroits, des feuilles de séances signifiantes. Egalement ceux de Gérard Manset, d’Axel Bauer ou de Françoise Hardy par exemple, sur leur benchmark personnel des studios qu’ils ont fréquentés: ils les ont presque tous visités ou utilisés. Leur longue et très riche carrière a permis à certains, comme Erick Benzi (ingénieur du son et co-producteur de JJ Goldman et Céline Dion) ou Gabriel Yared d’aller  travailler à Abbey Road ou aux USA et souvent de créer leur home studio. Leurs témoignages diffèrent d’ailleurs, sur l’avenir de ces structures ou ce qui fait un Abbey Road. Et puis la BNF m’a gentiment donné accès à des archives qui sont sensationnelles, comme disait mon père.

Combien de temps a nécessité ce travail ? 

J’ai attaqué il y a quatre ans. Je bénis le confinement et la halte forcée qu’il a provoquée ainsi que les gardiens divers du patrimoine. Il y a trois jours, j’ai récupéré un pupitre de Davout, le numéro 9 et quelques anecdotes dont ce dernier a dû être témoin. Il y en a tant qu’il faut que je prévoie une saison 2 : moi aussi, je vais faire un double album !

Propos recueillis par Nolwenn Caruso

Studios de légende, secrets et histoires de nos Abbey Road français

Beau livre enrichi avec des photos exclusives. 352 Pages. Poids : 1,3kg !
Edité par Malpaso-Radio Caroline Média.
39 euros, prix de souscription jusqu’à fin novembre : 29 euros.

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