Au Nom de la Conserve

Publié le 07 avril 2021 par Magazine En-Contact
Au Nom de la Conserve

Au nom de tous les miens*, à Douarnenez, la fantastique histoire d’un best-seller consacré aux conserveries. De sardines. 

2020, France. Pendant que tous les scientifiques et experts auto-déclarés discutent du Covid sur toutes les ondes, un historien douarneniste met la dernière main à un ouvrage pointu, illustré et consacré à un sujet bien éloigné des standards qui fondent le succès des best-sellers. Le livre est en effet consacré aux sardines ou plutôt à la conserve et à l’une de ses grandes maisons : Chancerelle, l’entreprise encore familiale qui met en boite les fameux poissons bleus sous la marque Connétable. Édité par une maison indépendante, née pour l’occasion, l’ouvrage est presque déjà épuisé, quelques mois après sa sortie, sans avoir jamais été vendu sur Amazon ni Fnac.com. On ressort estomaqué du livre et de sa longue mais passionnante lecture et encore plus amusé et heureux d’un entretien avec l’auteur et l’éditeur. Qui ne font qu’un. Au nom de la conserve Chancerelle, (c’est le titre de l’ouvrage) est pourtant son 1er livre et sa 1ère expérience d’éditeur. 

En-Contact : Alain Le Doaré, qui êtes-vous ? 
Alain le Doaré : Je suis Douarneniste, c’est-à-dire que je suis né à Douarnenez et fils d’un marin-pêcheur et d’une ouvrière d’usine de Douarnenez. Je suis chercheur et historien et ma thèse soutenue en 1999, a été consacrée à un sujet passionnant mais pas très grand public : la naissance des prêtres-marins, juxtaposition progressive de modèles missionnaires de l’Église catholique dans le monde maritime en France au 20ème siècle. C’était un travail consacré si on peut dire à des extra-terrestres : comment faire pour partager le dogme avec des gens qui par définition ne sont pas là, n’ont pas les pieds sur terre. De ma formation d’historien, j’ai conservé le culte et le goût pour les notes de bas de page, les références à des sources. De par ma famille et l’endroit où je suis né, je peux dire que je baigne dans l’huile. Les penn sardin, les ouvrières qui travaillaient dans les usines de conserverie étaient dénommées les filles de friture. De par mon goût pour les sardines, je m’attache aux petites choses et aux trésors qu’il faut savoir distinguer. Une boite de sardines a un fond noir ou uniforme mais dans celle-ci, on trouve des diamants de couleur jaune, rouge, vert. Enfin, j’habite rue Nicolas Appert, qui est l’inventeur du procédé de mise en conserves.

Comment vous est venue l’idée de rédiger ce livre et surtout de devenir éditeur ?
De par mes origines, je suis concerné et intéressé par cet univers, qui m’est proche et qui a fait vivre ma famille mais comme je l’écris dans l’épilogue du livre, un chercheur doit concilier proximité et distance avec son sujet de recherche ou de récit. J’ai eu la chance, à plusieurs reprises, d’être impliqué dans l’histoire ou la conservation des photos ou histoires qui ont trait à la culture industrielle de ma ville natale : Franpac, la 1ère usine de boites de conserves, y a été créée et Chancerelle, qui emploie tout de même encore 600 personnes dans une ville de 14 000 habitants y est le 1er employeur de la ville. J’ai été sollicité à plusieurs reprises pour célébrer des anniversaires liés à la vie de l’entreprise Chancerelle, qui a une riche histoire ou des études : celle sur Franpac, les 160 ans de Chancerelle-Connétable et j’ai par ailleurs été le commissaire d’une exposition sur « l’art de fixer les saisons » au Musée de Douarnenez. J’ai eu la chance de connaitre et rencontrer François Chancerelle, né à Brest en 1934 et qui est l’un des 295 arrière-arrière-petits enfants de Robert Chancerelle et de son épouse Jeanne-Rose Giteau, installés à Douarnenez au milieu du 19ème siècle. Ce dernier a méthodiquement conservé des textes, des photos, ce qui m’a permis d’avoir accès à une source inestimable de documents. Mais surtout, il a toujours eu envie que soit écrite une histoire de Chancerelle qui ne soit ni de droite, ni de gauche, alors que traditionnellement, dans les récits sur le monde ouvrier ou les usines, c’est souvent une historiographie de gauche qui est privilégiée. Moi qui passe de très longs moments dans les archives des évêchés, très riches et donc de vraies mines d’or pour un historien, je sais l’importance d’avoir accès aux documents et archives. Lorsque j’ai entamé le projet de rédaction de ce livre, en 2018, je suis donc allé voir, dans la Sarthe où il habite, François Chancerelle, quasiment tous les jours en septembre et octobre 2019. Et ensuite, j’ai rédigé.

Le livre fait 420 pages voire plus, il est magnifiquement illustré et documenté. Vous en avez lancé son édition, sans plan marketing, sans business plan, sans avoir même créé une vraie maison d’édition ? 
Oui, quand le texte a été fini, j’ai lancé une petite souscription au niveau local, qui a bien fonctionné mais je ne savais même pas combien couterait le livre. Je suis parvenu à recueillir 8 000 euros. Mais avant ça, il fallait le mettre en page. Un contact que j’ai à l’Évêché -où, comme je l’ai dit, je me rends souvent- m’a conseillé d’appeler Stéphane Hervé, qu’il connaissait et ça s’est fait… comme ça ! Il est de Carhaix, il est très professionnel et on s’est bien entendus. C’est lui qui a choisi l’imprimeur, la Sepec en l’occurrence, après avoir travaillé pendant deux mois sur le livre pour en achever la mise en page. Quand tout cela a été achevé, j’ai donc dû payer une somme assez importante pour lancer l’impression, car l’imprimeur ne me connaissait pas et je crois bien que sur ce type de projets, c’est assez fréquent de demander à être payé avant la fabrication. Le 12 mai 2020, je recevais dans mon garage 3,7 tonnes de livres sur des palettes, 10 je me rappelle ; ça a pris tout le garage ! Et j’ai ensuite pris mon vélo pour aller déposer les premiers exemplaires dans les librairies de Douarnenez et la voiture pour effectuer la même chose à Quimper. Quelques journalistes qui ont écrit sur ce libre ont raconté que Chancerelle avait commandé ce livre mais ce n’est pas du tout ça : ils s’étaient engagés à en acheter 4 mais lorsqu’ils l’ont eu entre les mains, ils ont décidé d’en acheter 600, finalement. 

Le livre a été édité à 2 000 ex, ce qui est déjà, pour un ouvrage de ce type, un assez gros tirage et était surtout un risque industriel ?
C’est vrai mais il n’en reste plus que vingt exemplaires. Je connais parfaitement désormais le prix de son affranchissement puisque j’envoie des dizaines de colissimo ; les PTT me facturent 13,50 pour chaque envoi. 

Et vous voilà donc éditeur, sans l’avoir jamais vraiment décidé ? Et auteur d’un livre qui s’est bien vendu. C’est donc le début de la fortune ?
Vous savez que vous êtes le 2ème à me faire cette remarque sur mon statut d’éditeur. Il y a quelques semaines, le directeur de la Caisse d’Épargne, mon agence bancaire, m’appelle. Le compte venait d’être crédité du chèque correspondant aux 600 ventes faites à Chancerelle et donc le montant en était atypique par rapport à ce qui arrive d’habitude sur mon compte. Or, moi, je me suis trouvé éditeur comme ça, du jour au lendemain. Je n’ai même pas de compte bancaire séparé pour les ventes de livres. 

Et pour la TVA, vous faites comment ? Vous savez tout de même qu’il faut déclarer la TVA encaissée, même si elle modeste sur un livre ?
Il faut que je m’en occupe, c’est vrai, mais tout ça ne m’intéresse pas beaucoup…

Mais qu’est-ce qui vous intéresse alors ?
D’autres choses, faire. Il y a des années par exemple, j’ai acheté un vieux bâtiment industriel à Douarnenez, que j’ai complètement rénové, de mes propres mains et qui est loué désormais à des commerces. Ce que j’aime, c’est faire, aller au bout d’une idée, ce qui arrive ensuite ne m’intéresse plus beaucoup, moins en tout cas que lorsque j’écris 10 heures par jour. Le livre par exemple est déjà presque épuisé et on m’a déjà demandé si j’allais le rééditer. Mais il faudrait le retirer, savoir à combien d’exemplaires, et il faudrait les vendre ensuite ; ça prendrait du temps et c’est bien moins intéressant que de créer le livre. Je suis tombé récemment sur les archives photos d’un photographe de ville, comme il y en avait des quantités dans les années 50-70, vous savez, ces photographes qui fixaient les mariages, les identités, les évènements de la ville ou de leur communauté. Sa fille les a retrouvées, il y en a presque 7 000. On y voit et pressent comment, dans les années 50 à 80, tout un monde s’achève, comment on change de paradigme. Ce sera un autre livre. 

Qu’en a-t-il pensé ? 

Pour son graphiste, la collaboration avec Alain le Doaré a également été une première. Stéphane Hervé, graphiste depuis 20 ans, a été l’homme de la mise en page du livre choc.
« Tout a été très simple, l'auteur et moi avons été mis en contact via une connaissance commune. J'ai mis plus de 3 semaines à mettre en page cette histoire incroyable et l'ai aidé sur ce qui relève de ma compétence: faire un beau livre, trouver l'imprimeur adéquat. »

En savoir +

Au Nom de la Conserve Chancerelle a été édité en mai 2020. Superbe ouvrage de plus de 460 pages, celui-ci retrace l’histoire de la Conserverie Chancerelle, une des plus anciennes de France, vitale pour la commune de Douarnenez et où des millions de sardines ont été et sont toujours mises en boites depuis 1866.
La rédaction en a été entamée effectivement, si l’on met de côté toutes les années de travail, en mars 2020 et achevée en un mois.
Préalablement à sa fabrication effective, son auteur était parvenu à réunir via une souscription locale environ 8 000 euros.
Alain le Doaré, éditeur.

Par Manuel Jacquinet

Relire notre reportage consacré aux sardines, ce foie gras de la mer, ici.

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